les mauvaises nouvelles de Peter Chafy

10 juillet 2020

Roman policé

 

Roman policé

« Tu ne pourras jamais écrire, c’est-à-dire sortir de toi-même et faire le tour du propriétaire. Un mort n'écrit pas, ne parle, pas n'aime pas ».

Miranda a claqué la porte, elle est allée au marché acheter des poireaux des pommes de terre et des carottes pour la soupe du soir.

Je suis resté seul devant la grande glace qui ne se donne même plus la peine de me réfléchir.

Je lui avais fait part de mon projet d'écrire quelque chose en rapport avec la littérature, en fait n'importe quoi pourvu que suffisamment de mots s'entassent pour remplir une centaine de feuillets.

Et puis jouer à l'écrivain : « dis moi franchement qu'est ce que tu en penses, toi mon plus vieil ami ? » Le type bafouille un commentaire comme quoi la police de caractères est peut être un peu petite, il manque beaucoup d'accents circonflexes, le fond la forme tout se mêle, il devra relire dit-il en s'enfuyant. Ce type joue à l'écrit feint me dis-je nullement atteint par son coup de poignard, je ne suis pas prêt de le revoir, il ne croisera ma route que lorsque j'aurais le prix Micheline.

Miranda ne s'appelle pas Miranda mais elle ressemble à l'avocate de la série Sexe and the city, (un peu plus petite un peu plus large) distante, redoutable, imprévisible. Quand elle claque la porte en deux temps de cette façon si particulière et inimitable je suis persuadé à chaque fois qu'elle ne reviendra pas. D'ailleurs quand elle réapparaît je ne suis pas sûr qu'elle soit tout à fait revenue. Toutes les histoires d'amour ont un début un milieu et mille fins. Nous en sommes à choisir une fin à la nôtre mais il y en a trop et ça prend du temps pour choisir.

« Écrire c'est raconté ce que l'on a fait de sa vie, de ce qu'on voudrait en faire ou de ce que que les autres font de la leur » Cette phrase de Miranda souvent répétée comme un tir de barrage à mon projet est aussi la sentence de mort de ma créativité.

Écrire n'est pas une vocation ou une impérieuse nécessité. C'est une des issues à mon ennui. J'avais écrit un polar il y a une dizaine d'années qu'une petite maison édition d'Arras, Littera, avait bien voulu publier. Le patron était dans la communication et il dépensait son argent en publiant des bras cassés de mon espèce. Il diffusait dans toutes les bibliothèques de la région et curieusement dans les prisons du coin également. Assedic et vieilles bretelles était le titre, jeu de mots qui ne veut plus rien dire de nos jours sachant que Pôle emploi a mangé Assedic. J’avais écrit ce bouquin avec un réel entrain puisque le véritable propos était un solde de tout compte avec d'anciens amis disons d'anciens camarades si vous saisissez la nuance. Trois mille lecteurs tout au plus avaient eu le livre entre les mains, j'ignore ce qu'ils en ont fait. Ce bouquin était comme un furoncle plein de pus une fois éclaté entre deux ongles à la propreté douteuse, il ne reste rien. Je n'ai plus eu de furoncle d'aucune sorte depuis, et, l'inspiration m'a bel et bien quitté.

Ensuite quelques tentatives : des nouvelles aux éditions Terre de Brume, puis un truc à compte d'auteur et plus rien, le petit sac en papier s'était définitivement dégonflé. Miranda a une théorie très élaborée sur mon assèchement littéraire. Elle me compare à un pruneau d'Agen lentement réduit et vidé de son jus. Sec, sec, sec.

Notre histoire avait commencé comme un big bang romantique et révolutionnaire dans les années soixante-dix je travaillais chez Renault à Billancourt le creuset de la révolution à l'époque, On s'habillait mi-hippies mi-paysans du Caucase, j'avais failli perdre un sabot dans le métro coincé dans la porte du wagon.

On se réunissait beaucoup, parlait énormément, en groupe on faisait de la voile, de la randonnée. On creusait notre sillon dans les manifs entre République et Bastille en fumant des Boyard maïs ou des Celtique pour s'adoucir la gorge. Chez nous on écoutait des disques de Léo ferré la vie qu'est-ce qu'on s'en fout mon petit voyou, on pique-niquait sur notre tapis orange vif en forme de soleil.

Que reste-t-il de ce temps où tout était ciel bleu et terre promise ? Principalement des avis de décès, on retrouve quelques anciens camarades au cimetière pour l'enterrement de l'un des nôtres. Un discours bien envoyé, l'orateur disant invariablement que la mort est une injustice et qu'elle a frappé à tort sans regarder. L'un de nous tient un restaurant d'altitude à l'Alpe d'Huez un autre joue de la contrebasse dans un groupe genre frères Jacques, d'autres encore en activité militante ressassent toujours le même pathos. Si on émet quelques réserves sur la politique du Parti c'est qu'on a viré sa cuti et ne mérite que mépris. On boit un peu trop et on se sépare en attente des prochaines festivités funéraires.

Dans ces années là quand on pensait que la classe ouvrière était notre mère et qu'elle allait nous conduire au bonheur, travailler chez Renault avoir quelques responsabilités syndicales ou politiques était un formidable sésame. Sans aucune difficulté j'avais obtenu une subvention du Groupe de Recherche et d’Études Cinématographiques, un organisme du CNC destiné à aider les jeunes cinéastes. Le projet que nous leur avions soumis, nous les animateurs du groupe audio visuel, était un torchon sans queue ni tête. Notre projet tenait sur une page, une simple idée que nous nous sommes bien gardé de développer et d'approfondir : un chômeur désespéré finit par trouver la gloire artistique en collant des petites annonces de recherches d'emploi sur de grands tableaux. Le GREC donnait sa chance à des collectifs de cinéastes un concept très en vogue à l'époque nous étions forcément géniaux. Nous persuadâmes Louis Daquin, directeur de l'IHDEC de nous prêter du matériel et deux étudiants pour nous épauler en la personne de Arthur Jofé (le futur réalisateur de Harem avec Nastasia Kinski) et Emilio Pacull un fils de réfugié chilien encore un statut qui ouvrait toutes les portes.

Le résultat filmique de l'entreprise fut un fiasco total, notre incurie ayant largement été récompensée.

Miranda avait été la seule convaincue qu'il aurait fallu rudement s'atteler à la chariote d'un scénario détaillé et bien nourri sans cesse remis sur le métier. Elle ne put nous convaincre, nous pensions qu'elle en était restée au cinéma d'avant guerre.

Nous avions pris l'habitude de jouer, de faire semblant. Toutes les portes s'ouvraient devant nous, c'était bien la preuve que nous étions le sel de la terre. Notre ascension devait être irréversible et éternelle. Funeste épidémie ! Une décennie plus tard ce furent les écologistes qui succombèrent à ce grand mal.

Miranda est toujours en activité, elle est producteur délégué dans le cinoche. Je n'ai jamais compris en quoi consiste le job. Elle passe des heures au téléphone en hurlant, elle part une semaine revient repart, fume des moitiés de cigarettes, jette le restant un peu partout sauf dans les cendriers.

Ma vie est comme cette femme croisée dans la rue, je la vois de loin, elle est immobile. Est-ce bien un être humain et non un alignement de poteaux ? Je suis maintenant assez proche pour dissiper le doute, il s'agit bien d'une femme chaudement vêtue avec un foulard. A-t-elle été transformée en statut comme la gonzesse dans la bible, Loth je crois mais je suis pas sûr, vous n'aurez qu'à regarder dans wikipedia. Je suis à sa hauteur son immobilité est parfaite. A un mètre d'elle je m'aperçois cependant que son index bouge, uniquement son index qui tapote sur son smartphone. Dans quelques centaines d'années les humains seront seulement capable d'agiter leur index, tout le reste sera un magma inerte et informe. Je suis en avance sur ce coup là, chez moi rien ne bouge mon cerveau est vitrifié et le corps aussi.

Miranda est furieuse un type n'arrête pas de lui pourrir la vie, un jeune réalisateur, Jean Lumière qui tourne son premier film et qui ne respecte en rien le script. Tout le monde n'est pas Godard. Ce con va se planter et c'est moi qui vais en prendre plein la poire. C'est pas un problème, je vais le tuer, tu entends Miranda dans une semaine il retournera dans le néant de l'histoire du cinéma. Elle me regarde incrédule, si tout pouvait être aussi simple,... allons déjeuner au bistrot Sans Nom de la place de la Réunion faut que je décompresse. Miranda est une machine à vapeur faut pas que les soupapes se bloquent. La place de la réunion célèbre le rattachement des deux villages de Charonnes à Paris autour des années 1860, pour toutes précisions wikpedia ne manquera pas de vous renseignez. Le bistrot Sans Nom, c'est pas vraiment son nom puisqu'il n'a pas de nom, est peuplé de gens cool et baba qui en général on un ordinateur devant eux et semblent heureux d'échanger avec d'invisibles correspondants. Les jours de marché c'est encore plus animé, il est difficile d'accéder au bar pour boire son café à un euro. Quoiqu'il en soit on mange pas mal et pas cher si on ne mange pas grand chose et si on boit de l'eau. Je demande à Miranda les coordonnées du réalisateur qui la rend si bougonne. Viens avec moi demain sur le tournage, tu verras l'asticot, essaie de savoir ce qu'il trame, il veut plus me parler, le producteur est son beau père je suis coincée. Bon ce qui est dit n dit.

«  L'empreinte vocale de l'homme ce n'est pas la parole ni le cri, ni les beuglements divers mais c'est le rire. Voilà le vrai sujet de mon film, toutes les sortes de rires. Comparer les diverses manifestations vocales de tous les êtres vivants qu'ils volent rampent ou nagent » l'homme en face de moi est pausé, sympa, clair dans ses explications, il est tout sauf l'olibrius que m'a décrit Miranda. «  Certes l'idée me paraît originale et passionnante, mais Miranda m'a fait lire le scénario de votre film, on pourrait le classer dans les films qu'on appelle choral, pleins d'acteurs célèbres invités à un repas d'anniversaire et tout tourne à la catastrophe. Or il semble que vous ne filmez que des animaux du zoo de Vincennes et des mouvements de foule, ne croyez vous pas normal qu'elle s'interroge ? »

« L'artiste est libre » , sur ce court plaidoyer il me tourne les talons et va boire un café. Je ne peux m'empêcher de trouver le type sincère, il se dégage de sa personne une grande force...

Je fais un contre-rendu à Miranda de notre conversation :  C'est encore pire que je le croyais. Ce type nous a chaudement été recommandé par Tavernier et le patron de la Femis, je crois qu'il se sont foutus de notre gueule. De deux choses l'une : ou ils nous ont pris pour des imbéciles ou ils nous ont pris pour des idiots. A moins que ce type soit le nouveau Passolini avec un zeste des frères Taviani question campagne, dans ce cas ils vous on fait un merveilleux cadeau. Mes fesses, conclut ma compagne prompte à résumer une situation au plus juste.

Edvard Munch a fait pousser un cri muet à ses cinq célèbres tableaux, c'est maintenant le temps des rires sonores : dis moi comment tu ris je te dirais comment tu pleures. Ce film sur les rires me plaît bien je crois que je pourrais éclairer la lanterne de Jean Lumière, un film qui parlent du rire n'est pas un film comique comme le rire de Bergson n'est pas une formidable poilade. Le rire est l'empreinte vocale d'un quidam encore mieux que ses empreintes digitales, l'ADN. Je vais proposer à Jean Lumières un feu d'artifices des rires.

J'ai une idée dis-je au metteur en scène qui va à la fois renforcer votre projet et vous concilier les bonnes grâces de Miranda. Revenez au scénario original le fameux film choral avec vos sept acteurs bankebal, et remplacer les dialogues par des rires. Que chacun s'exprime en rigolant. Ils ont tous des rires très différents je suppose. Magnifique ! hurle Jean Lumière.

Ce qui fut dit fut fait, les acteurs d'abord surpris acceptèrent, leur cachet était fort raisonnable et leur assurait un an d'entretien de leur villa à Los Angeles. Dani Boom, Jean Dujardin Omar Si et les autres s'en donnèrent à cœur joie ou plutôt à gorges déployées. Le film fut rapidement bouclé et les comédiens retournèrent dare dare en Californie pour dépenser l'argent que les gogos français leur balançait à tout va.

Le film fut un formidable échec d'abord attiré par l'impressionnant casting le public se pressa aux portes des cinoches, mais bien vite, le bouche à oreille fonctionnant à toute vitesse, les salles se vidèrent et le film fut retiré dès la première semaine. Quelle rigolade.

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Les fake news de la Martienne

 

Les fake news de la Martienne

 

Drôle d'histoire, j'en suis le principal témoin, un témoin invisible, moi Paul Rozon. Un protagoniste plutôt, puisque j'ai peut-être interféré sur le destin de Valentina. Valentina Rozanof. Le nom de Rozanof ne vous dit rien ? Vous me surprenez Monsieur Raymond, vous qui habitez rue de reuilly Paris douzième, c'est bien ça ? Ah ça vous revient, ouais le colonel Rozanof le premier pilote français à avoir franchi le mur du son juste après la guerre, il avait fait un vol en piqué pour y arriver. J'ai dit du son, du son, faut dépasser la vitesse de propagation de... oui Patron remet un verre à ces gentlemen, c'est ma tournée, l'air est sec au café Saint Blaise. Je peux en parler de cette drôle d'histoire... non pour moi ce sera une mauresque avec beaucoup d'orgeat... il y a prescription maintenant. Ça fait plus de cinq ans, le voyage vers Mars, Le début d'une longue série de vols habités, une colonie devait s'y installer ad vitam æternam. Pendant un temps tout une bande d'allumés voulait se réfugier là-bas pour fuir le réchauffement éclectique, oui climatique, jeux de mot, je l'ai fait exprès, plaisanterie de bistrot, Patron un peu de glace s'il te plaît. Tu parles ça été le premier et le dernier voyage, on en parle même plus. Mais non Monsieur Raymond on va pas aller sur une autre planète, on est condamnés à rôtir sur celle là comme une vulgaire théorie de merguez.

La Valentina je l'ai connue au Lycée Hélène Boucher, tiens encore une femme de l'air, On l'appelait Bang Bang, tu sais pourquoi Ahmed on l'appelait comme cela. Exact exact Ahmed à cause des deux coups de canon que fait un zinc qui se prend le chou dans le mur du son. On peut pas dire qu'elle le prenait bien, elle parlait peu et cerise sur le supplice elle était loin devant nous en classe c'était une surdouée de chez surdoué, oui... moi aussi Monsieur Raymond cette expression m'agace et puis finalement on est toujours rattrapés par ce genre de poncif coincé entre le tic de langage et la faiblesse mentale. Par le plus grand des hasards j'étais souvent assis à côté d'elle, rapport au classement alphabétique. Avec moi elle se déridait un tout petit peu et me laissait même copier sur elle pour les contrôles de math. J'en prenais un quart c'était suffisant pour que ma note approche de la moyenne. J'avais même été une fois chez elle pour préparer un exposé, j'avais rencontré sa mère une femme chaleureuse et très attachante, tout le contraire de son robot de fille. A la fin de l'année scolaire elle a disparu et rejoint un établissement pour grosses cervelles ? Je ne l'ai pas revue ou plus exactement je l'ai croisée vingt ans après sur le boulevard Saint Germain à l'arrêt de bus Odéon. C'était une femme magnifique très sûre d'elle. Valentina ? C'est bien vous...toi.. elle me laissait balbutier les quelques mots qui me venaient, elle a toute suite pris le contrôle de la conversation. On s'est installés au Starbusk à côté du ciné où il jouait 2001 odyssée de l'espace entre parenthèse j'ai jamais réussi à voir ce nanar jusqu'au bout, je sortais une fois mon seau de pop-corn 2vidé. Non Patron range tes cacahuètes tu sais bien que j'ai un gros bourrelet de graisse à perdre. Bon la Valentina elle m'a aspiré la cervelle par le nez, j'ai pas dit un mot, j'étais dans un scaphandre en peau d'éléphant. Elle parlait lentement, trop lentement. Dans deux mois elle s'envolerait pour Mars avec quatorze autres membres d'équipage, un an et demi aller-retour et séjour sur place. On l'avait choisie car c'était la meilleure spécialiste mondiale de gestion du stress. Tout le monde avait entendu parlé de ce prochain voyage interplanétaire, un truc de fous, trois fusées au départ de la terre. Dans l'espace proche quatre vaisseaux seraient assemblés à partir du matos contenu dans les trois modules satellisés et fouette cocher direction Mars. Elle me parlait des scénarios de conjonction et d'opposition, si j'ai bien compris suivant la position de la planète rouge le voyage pouvait durée plus ou moins longtemps. Je devais avoir un regard de panda car elle répétait tout deux fois. Elle était intervenue dans les situations les plus extrêmes : des mineurs chiliens coincés sous-terre, un sous-marin nucléaire qui avait ses vapeurs, les combattants kurdes coincés entre Daech et les turques. Tu te rends compte Patron ? Toi ton plus grand stress c'est quand t'es à cours de Ricard ou quand un client te demande de lui faire crédit. Côté études la Valentina elle avait écumé les universités les plus top Harvard Stangetz enfin plein. Quoi Ahmed Stan Getz c'est pas une université mais un jazzman ? Tu y connais quoi toi ? Ah t'a été à Stanford. Comme homme de ménage ou terroriste ? Te fâche pas Ahmed je plaisante, ça va Patron je reconnais c'est pas drôle. C'est vrai Ahmed t'as fait des études aux States ? Ben dit donc moi j'ai jamais dépassé la terminale. Patron remet une mauresque à Ahmed pour me faire pardonner. Non Monsieur je suis pas raciste, pas malin mais pas raciste parfois la différence est mince c'est vrai. Pourquoi cette femme magnifique me disait tout cela, pourquoi perdait-elle son temps avec un pousse-crayon transpirant dans une petite mutuelle. Voilà ce qu'elle attendait de moi, elle avait besoin d'un quidam de ma trempe. La suite à demain les amis je crois que j'ai un peu abusé du sirop d’orgeat, paraît qu'il y a du poison dans les amandes, du cyanure pour sûr.

 

Cinq ans plutôt.

Ma télé explique les différentes phases de la première étape de la conquête de Mars. Les petits bonhommes qui s'agitent derrière l'écran parlent fort comme il sied à des conquistadors. Trois bases de lancement Gourou, cap Canaveral, Baïkonour. Trois fusées emmènent le nécessaire pour assembler en orbite terrestre quatre vaisseaux. Mille tonnes en tout éructe le commentateur.

« Un vaisseau destiné au transfert Terre-Mars et retour de l'équipage ; un vaisseau équipé d'un étage de descente pour atteindre le sol martien, qui sert d'habitat à l'équipage sur Mars ; un vaisseau et un lanceur, équipés d'un étage de descente pour atteindre le sol martien, qui permet de remonter l'équipage du sol jusqu'en orbite martienne ; un petit vaisseau avec lequel l'équipage, arrivé à proximité de la Terre revient sur le sol terrestre. »

Marie simule une indifférence totale à cette aventure et surtout à ceux qui vont la vivre. Elle téléphone à son amie Magali et essaye de transformer en drame du siècle une banale affaire de voisinage. Elle parle fort, couvre les sons qui s'échappent du poste cathodique. Est-ce que tu sais que le vieux salaud d'en face il me mate toute la journée, il me suit dans la rue et toi tu fais rien t'es devant cette télé depuis des heures. Je lui dit qu'aujourd'hui le vieux salaud doit mater les fusées à la télé et que ça lui fait des vacances.

Les astronautes viennent d'apparaître sur l'écran, ils sont cinq par fusées repartis sur les bases de lancement. Ils ont des airs de condamnés à mort, ils reviendront au plutôt dans un un an et demi, si l’apesanteur, le stress, le confinement dans une boite de sardines, la cohabitation permanente, la maladie ne les transforment en zombies aux yeux rouges et à la peau verte. Le chef de la mission, l'américain Patrick Glen fait une déclaration apprise par cœur qu'il termine par un rictus en guise de sourire. Marie trimbale sa grande carcasse voûtée devant moi avec la régularité d'un pendule. C'est le tour de Valentina incroyablement précise et décontractée, elle répond aux questions avec une spontanéité troublante et nous gratifie d'un vrai sourire. Le commentateur rappelle ses exploits en matière de gestion de crises majeure. Elle est à la hauteur la bougresse ! Ma future ex-copine enrage et déverse un conteneur d'insultes sarcastiques à son encontre. Magali avec qui je vis maintenant tenait Marie pour un être toxique qui inventait des situations inextricables pour prendre ses proies dans sa toile et leur faire perdre tout libre arbitre. Du moins c'est ce qu'elle dit maintenant, peut être un peu de rancœur à moins que ce ne se soit Magali l'être toxique et manipulateur.

Le reportage télé continue il ne s’achèvera qu’après le décollage des fusées soit dans une bonne douzaine d'heures. Le commentateur explique au bon peuple de la terre la complexité des opérations.

« Le déroulement d'une mission habitée vers Mars comprend les étapes suivantes  : les fusées sont lancées en orbite basse terrestre. Un arrêt en orbite basse est effectué pour optimiser la trajectoire vers Mars et assembler les vaisseaux lancés en pièces détachées pour des raisons liées aux capacités des lanceurs ; le vaisseau est injecté sur une trajectoire vers Mars : on allume brièvement les moteurs de manière à quitter le puits de gravité terrestre. Depuis une orbite basse terrestre, il faut au minimum accélérer le vaisseau de 3,8 km/s pour réduire la durée du trajet on peut donner plus de vitesse au vaisseau mais il faut pouvoir décélérer à l'arrivée soit : 3,22 km/s pour atteindre la vitesse de libération 0,6 km/s supplémentaire pour parvenir jusqu'au point de transfert entre la Terre et Mars ; le trajet Terre-Mars est effectué sur l'inertie acquise avec éventuellement des corrections d'orientation qui consomment une quantité de carburant non significative. Le vaisseau qui assure la trajectoire interplanétaire Terre-Mars aller-retour est laissé en orbite par l'équipage qui utilise un autre vaisseau pour descendre sur Mars ; le vaisseau se pose sur Mars ce qui nécessite de faire chuter sa vitesse de 4,1 km/s en utilisant si possible uniquement des techniques passives exploitant la présence d'une atmosphère martienne » et cela continue sans cesse on interviewe des spécialistes dans les domaines les plus divers... et je m'endors. Marie vocifère au téléphone avec son ami Magali.

 

 

Cinq ans plus tard.

 

J'aime bien le square Antoine Blondin, un petit îlot de verdure derrière la rue de Bagnolet, les uns pique-niquent sur de minuscules tapis de gazon d'autres s'initient à la permaculture avec des chefs bobo jardiniers, moi je rêve sur un banc en évitant les déjections des pigeons car mon nouveau travail de représentant en sel me laisse beaucoup de loisirs et de petits plaisirs,. On se retrouvent entre copains dans ce jardin puis en fin d'après-midi on descend la rue Saint Blaise de l'église Saint Germain de Charonne jusqu'au café du même nom pour prendre une petite douceur. La rue Saint Blaise a deux visages celui d'un vieux village rénové, rue pavée bordée de galeries et de restaurants à l'ancienne, et plus bas un big ensemble HLM couronné de trois tours gigantesques. La plus grosse concentration d'habitants de toute l'Europe d'après le journal Le Monde.

Aujourd'hui on est quatre sur le banc : Ahmed un universitaire désœuvré, Monsieur Raymond un magistrat à la retraite qu'on a jamais pu tutoyer et Jean Gérard photographe de métier et saxophoniste. Les trois individus me regardent agacés comme si j'avais volé un os à moelle à un chien errant, ils font silence. Je sais ce qu'ils attendent de moi alors j'abrège leur souffrance. Je poursuis mon histoire interrompue la veille. Alors voilà... je laisse passer quelques secondes Valentina m'a demandé si j'acceptais d'être son correspondant épistolaire pendant la durée de l'expédition. Sa mission impliquait qu'elle soit absolument sans état d'âme pour s'assurer de la bonne santé malade de ses quatorze équipiers. Elle devait détecter impitoyablement tout flottement psychologique des dix hommes et quatre femmes confinés dans un espace de boite à chaussures et y remédier grâce à des techniques qu'elle avait mises au point et qui s'étaient toujours révélées efficaces. Cependant Valentina avait besoin d'une soupape de sécurité, tu vois ce que je veux dire Ahmed, faut que la pression s'échappent quand elle trop forte, c'est exact Jean Gérard, fallait qu'à un moment donné elle puisse dégueuler sur mes pompes. Je devais également faire le go-between entre elle et sa mère. Chaque cosmonaute avaient le droit d'envoyer des messages à un seul destinataire. Les messages étaient codés pour que n'importe qui ne les lisent, seul le Centre de contrôle de Huston se réservait le droit de les lires en cas de besoin.

Les premiers jours je n'ai rien reçu, l'équipage devait assembler les modules pour construire le vaisseau de transport. Le périple aller devait durée 180 jours, elle avait bien le temps de péter un fusible. Ce ne fut qu'au bout d'une semaine que je reçu les premiers mails, elle se contentait de parler de ses équipiers, tous des gens remarquables.  Quelques réserves cependant pour le bellâtre français, un va-de-la-gueule qui s'était mis en scène comme un vieux cabot quand il avait occupé trois mois durant la station internationale en orbite terrestre. Je ne savais pas quoi répondre, j'accusais réception de ses messages et je lui parlais du temps qu'il faisait. C'est vrai Monsieur Raymond c'était pitoyable. Marie ricanait tout son saoul, mais de fait elle était soulagée, elle avait imaginé que mes relations avec la cosmonaute n'étaient pas aussi pures que je le prétendais. Elle me proposa de prendre le relais et de tenir la plume, entre femmes on devrait pouvoir se dire des choses un peu moins banales. Je fus tenté d'accepter mais je ne tombais pas dans ce piège grossier.

C'est l'heure de quitter le jardin Antoine Blondin et de laisser la pesanteur nous guider sur la légère descente qui nous conduira au café Saint Blaise où notre table habituelle ne doit pas manquer de nous attendre. J'ai déjà le goût du Picon bière dans la gorge. On aurait pu s'arrêter au Casque d'or mais le bistro est fermé pour travaux. Monsieur Raymond ne peut s'empêcher doctement de nous prévenir qu'on est en plein territoire Apaches et que Manda Régiani nous a à l’œil. Continuez votre histoire Paul, je faisais juste un rappel historique. Où en étais-je... alors les amis, coup de tonnerre, en rentrant du travail Marie m'annonce qu'elle a reçu la visite deux agents de la DGS I ou E je sais plus lui annonçant qu'on avait trouvé la mère de Valentina gisant dans une mare de sang, tuée d'un coup de pistolet. Secret défense on ne doit rien dire à personne si on cause ils nous pendent par le pouce tout nus barbouillés de miel au milieu d'un nid de frelons asiatiques. Les barbouzes nous affranchissent because notre lien privilégié avec la cosmonaute et feu sa mère. Interdiction de l'avertir de ce décès après une semaine de navigation dans l'espace, les conséquences seraient inimaginables. Nous devions continuer nos échanges épistolaires et si nécessité on nous dicterait ce qu'il faudra dire. En effet elle pourrait s'inquiéter du silence de sa génitrice. Cinq ans après le secret a toujours été gardé à preuve vous ignoriez complètement cet événement. Mes amis dodelinent de la tête en cadence.

Ne bois pas tant de Picon bière me sermonne Jean Gérard c'est plein de sucre ces trucs ça va te boucher les artères, sans doute, je réponds toujours sans doute quand je veux éviter un sujet, c'est très efficace. A-t-on appris qui a attenté à la vie de la mère ? Non Ahmed, à ce moment là je n'avais aucune information sur le déroulement de l'enquête c'était top secret, rien n'a filtré dans la presse. Total black-out conclut Ahmed. Comme je vous l'ai dit Madame Rozanof était l'exact contraire de sa fille, c'était une femme affable, chaleureuse. J'ai cru comprendre qu'elle avait une vie sociale très active d'une part dans des associations et aussi avec ses voisins. La dernière fois que je l'ai vue il y avait chez elle deux de ses amies qui semblaient beaucoup l'apprécier. C'était quelques jours avant le décollage.

Quoique il en soit le vaisseau interplanétaire assemblé, fouette cocher, il était en route pour six mois de croisière, le temps de faire une tonne de mots fléchés ou de revoir plusieurs fois les trois mille épisodes de plus belle la vie. Après quelques jours Valentina m'expliqua sur une courte missive qu'un membre de l'équipage, un danois je crois me souvenir, avait fait une crise de panique très violente elle avait dû utiliser les techniques les plus sophistiquées associées à quelques cachetons pour remettre le vaillant viking dans les clous. Elle me demanda des nouvelles de sa mère, je scribouillais une réponse passe partout. Pour changer de sujet je demandai si elle n'avait pas envie de me dire des choses sur elle, entre le moment où l'on s'était quittés au lycée et notre nouvelle rencontre. A ma plus grande stupéfaction elle accepta et alors je crus lire la vie d'une Emma Bovary de l'espace. Quoi, c'est bien l'histoire d'une gonzesse qui s'ennuie en Normandie, mais tout le monde s'ennuie en Normandie, tu exagères, Jean Gérard, elle a des amants mais elle les saoule avec ses jérémiades romantiques, ils la quittent, elle se suicide, point barre. Patron remet nous la même chose. Quand je dis madame Bovary ce n'est pas une conformité point par point mais il y a une corrélation douce comme disent les mathématiciens. Les mathématiciens ne disent pas ça prétend Ahmed, peut-être mais l'idée me plaît. Je fais lire à mes amis un mail que Valentina m'avait écrit à l'époque, le plus long de nos échanges.

« j'ai beaucoup souffert au lycée, se faire appeler Bang Bang à longueur d'année est lourd à supporter. Certains ignoraient même la signification de ce surnom et imaginaient les raisons les plus sordides.. Tu étais le seul à m'appeler par mon nom, les instants que je passais à tes côtés dans une salle de classe était un peu de répit. Ma deuxième souffrance fut mon isolement dû à mon statut de petit génie toujours en tête de classement. Se sauver de ce cauchemar a été un bonheur. Cependant en fac je me liais peu avec les autres tellement traumatisée par les années lycées. Je n'étais nullement maltraitée mais très seule, ce fut pareil aux États Unis à Palo Alto et à Stanford tout le monde était courtois, courtois seulement. Mon attitude désespérait les hommes, je n'avais pas d'amis seulement des relations d'étude. Même dans les laboratoires de recherche où les équipes sont plus réduites je n'arrivais pas à me détendre et à me montrer amicale.

Je remarquai cependant qu'en dehors de l'université dans mon quartier de Union Square à San Francisco  les gens me parlaient volontiers, ce quartier n'avait pas bonne presse car très près de Tenderloin déconseillé aux touristes. Je finis par accepter l'invitation de l'un de mes voisins et ce fut le sésame à une vie de folie, je passai d'homme en homme cherchant l'amour fou et éternel. Mon sentimentalisme exacerbé écartait rapidement tous mes amants, j'étais heureuse et terriblement malheureuse...Cela dura jusqu'à mon retour en France, mes travaux universitaires n'avaient pâti en rien de ma nouvelle vie, au contraire même je me jetai dans le travail pour contrebalancer mes désordres affectifs. »

Je vous fais pas lire la suite, Valentina de retour en France réussit l'exploit d'être un robot le jour et une Emma Bovary la nuit pas mal, non Monsieur Raymond ? Oui pour moi c'était un peu pareil embraya le magistrat le jour j'étais magistrat et la nuit... j'étais magistrat. On se regarda interrogatifs, faut dire renchérit Jean Gérard que la suppression de la peine de mort a du affadir considérablement le métier de juge n'est-il pas ?

Ce soir c'est vendredi Magali vient me chercher, je monte dans sa voiture électrique direction Ivry 30, rue Saint Just, nous allons au concert mensuel de Jazz Ivry animé par Dan Vernhettes trompettiste de son état, au programme Nitcho Reinhardt trio jazz manouche vous l'aurez deviné. Endroit chaleureux où se retrouvent les habitués du cru, nous sommes des pièces rapportées parisiennes il est vrai mais depuis le temps on fait partie de la famille. Magali déteste la musique manouche surtout la partie rythmique qui lui fait penser à un marathonien à bout de souffle, c'est pas complètement faux. On boit du punch et du Gévéor vieux cépage le velours de l'estomac. Les musiciens aiment ce lieu, une salle de patronage, je sais pas pourquoi c'est comme ça. Ce week-end on va à Barbizon en forêt de Fontainebleau, on marche le matin, à midi on mange une salade ou de la charcutaille à la guinguette La caverne des brigands, une promenade digestive et on rentre de bonne heure avant le rush automobile. Dans la voiture du retour j'imagine passer six mois dans un habitacle guère plus grand que la Zoé de Magali. Valentina avait des nerfs d'acier, lors d'une précédente mission elle était descendue dans une mine chilienne où vingt mineurs étaient bloqués par 688 mètres dans le puits de San José, à Copiapo. Elle leur avait permis de tenir le coup mentalement, elle était sortie la dernière. On l'avait prise pour une sorcière tant son comportement avait paru sur-humain à ces vieux de la vieille habitués aux pires conditions. Je ne sais pas si j'ai envie de raconter la suite de l'aventure de miss Bang Bang. Pourtant faudra bien, je dois le faire. Mes amis décideront de ce qu'il faut faire, dire ou ne pas dire.

Ahmed a eu le temps de réfléchir pendant le week-end, il n'a que cela à faire, bien que maître de conférence à Jussieu je ne l'ai jamais entendu dire un seul mot sur son travail. On est attablé place de la Réunion au bistrot sans nom, c'est son nom, un repère de jeunes qui tapent sur leur ordinateur en se gardant bien de parler à leurs voisins. Il est encore tôt, petit crème et croissants rassis au menu. Le berbère s'étonne que je ne me sois pas intéressé à la mère de Valentina, son meurtre avait-il un rapport avec l'expédition martienne ? Je lui confirme que j'étais allé roder à Nogent près de son pavillon. J'avais une trouille de tous les diables de me faire repérer par la police ou pire encore par les tueurs. Je me suis engagé dans la rue au rythme d'un type pressé en guignant du coin de l’œil la maison sans m’arrêter, tout était calme. En face de moi une femme avançait en me souriant, je reconnu une des deux voisines que j'avais vues lors de ma seule visite à la mère de Valentina. Elle me demanda si je venais voir Mariana. Qui est Mariana ? Ben voyons mon grand c'est la mère de Valentina, c'est votre petite amie Valentina? Mariana est partie depuis une quinzaine elle est en Serbie au chevet de sa tante m'a-t-on dit. Ça tient pas debout Paul qu'est ce que tu as fait ou dit. Rien j'ai continué ma route, soulagé, j'ai repris le RER. Ça me rassure, si tes potes sont dans la merde on sait qu'on pourra compter sur toi... Pédale douce Ahmed côté superman t'as encore du chemin à faire pour avoir ton diplôme. Jean Gérard et Monsieur Raymond font une apparition fort opportune pour briser là un différent regrettable. Bien entendu ils souhaitent que je continue mon récit interplanétaire. Après les confidences de Valentina sur sa double vie je crus utile de mon côté de m'épancher quelque peu et de lui raconter ma vie. Mes amis me regardent perplexes en se demandant ce que j'avais bien pu raconté comme si ma vie avait été un vide sidéral. Mais là n'est pas le sujet, de fait mon histoire ne suscita aucun commentaire à la cosmonaute.

Quand on attend personne il est rare que les coups de sonnette annoncent une visite agréable, le temps n'est plus où on visitait ses amis sans les prévenir, maintenant on téléphone, on essaie de deviner au son de la voix du correspondant si notre venue l'ennuie ou le ravit. En ouvrant la porte deux sbires qui n 'avaient rien de vendeurs d'encyclopédies, forcèrent l'entrée. Marie derrière mon dos émit un plaintif encore vous ? Les nouvelles étaient mauvaises. A partir d'un certain âge les nouvelles sont toujours mauvaises commente Jean Gérard. Ils nous posèrent dix fois la même question avec plein de variantes, comment avions été mis en contact avec Valentina juste avant son départ. Marie insista sur le fait qu'elle était hors jeu et pas concernée. J'expliquai et ré-expliquait aux gaziers l'exacte vérité avec une foule de détails qui semblaient les agacer. Juste une vérification éructa l'un deux on a jamais douté que vous étiez des quidams très quidam. On a jamais cru que vous étiez le tueur engagé par la Rozanof pour tuer sa mère. Vous êtes au milieu de l'affaire malgré vous, on est obligés de vous affranchir d'un minimum d'éléments pour que vous puissiez nous aider. Il faudra faire exactement ce qu'on vous dit, ok ? Et que doit-on faire ? Rien, continuez à correspondre avec Rozanof, que du banal que du banal, interrogez-la sur son quotidien, faites là parler enfin écrire. On lit votre correspondance on essaiera de décrypter, et, surtout rien sur sa mère, nothing, nada, nichts. Ok à bientôt les polyglottes je refermai la porte, effondré. Marie hurlait comment avais-je pus la plonger dans un tel pot de pus, tout cela à cause d'une martienne qui faisait la pute à Los Angeles et qui s'envoyait en l'air avec une dizaine d'astronautes, non San Francisco rectifiai-je. Mes amis malgré l'heure matinale commandèrent une pression pour encaisser le choc ou tout simplement parce qu'ils avaient envie d'une mousse.

C'est vrai que le sel se vend tout seul, moi commercial chez Cerebos je suis plutôt un preneur de commandes cela m'occupe une semaine par mois environ. Néanmoins il faut parfois que je me déplace chez certains gros clients pour négocier le prix annuel. C'est ce que j'avais dû faire quelques jours après la visite des deux agents spéciaux et sûrement spécieux. Direction Nice je devais y rester deux jours, cela tombait bien j'adorai cette ville. Au retour j'eus un pressentiment, l'attitude de Marie avait été étrange avant mon départ, elle ne parlait pas et se montrait nerveuse. Je ne fus pas déçu en effet, ma future ex-copine avait tout simplement écrit à Valentina au sujet de la mort de sa mère. Elle sous-entendait lourdement que ce ne devait pas être une surprise puisqu'elle l'avait sûrement tuée ou fait tuer. Suivaient une envolé d'injures des plus fleuries je dois le reconnaître.

Je reçu assez rapidement une réponse inquiète de Valentina qui avait compris que je n'étais pas le rédacteur de ce mail mais s'inquiétait que mon ordinateur soit en libre accès. Je lui expliquai comment Marie avait pu déjouer ma vigilance. Je dû lui confirmer les soupçons qui pesaient sur elle, je n'avais que peu de détails sur les circonstances du crime les policiers étant restés peu diserts. Le Centre de commandement de Huston avait averti de la situation Patrick Glen , le chef de bord. Valentina lui assura être innocente, mais m'avoua qu'elle avait gardé son ton professionnel et avait débité ses dénégations d'une voix froide et métallique.

Valentina je sais que tu n'as rien à voir dans cette tragédie, tu n'as aucun mobile, je t'ai vue avec ta mère, vos relations étaient tendres et apaisés. Que puis-je faire pour t'aider ? As-tu des soupçons ta mère avait-elle des ennemis, je me demande bien pourquoi elle en aurait me dit-elle. Comment cela se passe-t-il à bord du vaisseau tes coéquipiers sont-ils au courant... je continuais mon mail en lui faisant part de la presse internationale, c'était l'euphorie, les héros de la plus grande aventure de tous les temps, groupés comme un seul homme tendus vers la réussite de l'entreprise martienne. Visiblement rien n'avait filtré, le seul maillon faible c'était Marie. Je m'attendais à voir débarquer les deux Dupont un rien furibards embarquer ma compagne dans une geôle humide du Boulevard Davout.

En bon magistrat Monsieur Raymond voulait en savoir plus sur les investigations policières et judiciaires, je pense que l'affaire a été noyautée par les services secrets, eux seuls étaient au courant. Mais comment ont-ils eu connaissance du meurtre, normalement le cadavre aurait dû être découvert par le facteur ou par une voisine, seule explication conclut Ahmed c'est eux qu'on fait le coup. Faut voir conclut Jean Gérard en commandant un Paris beurre avec des cornichons.

Valentina m'apprit que le chef de bord avait parlé à l'équipage des soupçons qui pesait sur elle, il pensait que le secret serait tôt ou tard éventé et qu'il fallait mieux prévenir. L'ambiance se dégrada à bord de façon imprévisible, deux camps s'opposaient farouchement. Une solution devait être trouvée rapidement.

Ne continue pas l'histoire sans moi objecte Jean Gérard, cet après-midi je vais faire un reportage photos sur l'Ensemble inter-contemporain, je ne sais pas combien de temps ça va me prendre. Que ça ne nous empêche pas d'évaluer la situation. Faisons l'hypothèse qu'une partie de l'équipage conservait sa confiance à Valentina parce qu'elle les aidait moralement dans leur quotidien alors que l'autre partie ressentait un profond malaise à vivre à côté d'une femme sur laquelle pesaient de graves soupçons. C'était l'incertitude qui gangrenait l'atmosphère à bord du vaisseau.

Et Marie dans tout ça ? Bonne question Ahmed, en fait, comme disent les jeunes, sa jalousie lui avait joué un tour de cochon, je n'avais plus de nouvelles depuis son mail à Valentina. Je ne voulus pas la chercher là où elle risquait d'être pour ne pas faciliter la vie de ceux qui la chassaient peut-être flics ou agents divers et variés. Je n'excluais pas à ce moment là qu'elle avait pu être dissoute dans une baignoire pleine d'acide chlorhydrique fumant.

Notre petite troupe est de nouveau au complet au bistrot le Magnolia, place des grès. Jean Gérard nous montre les planches contact de son travail de la veille. Beau travail dommage que les musiciens soient si laids. Alors on t'écoute...saison 3 épisode 25. Il se passa une petite semaine ou un peu plus et je reçus un mail de Valentina purement stupéfiant :

« La décision a été un des moments les plus pénibles de ma vie. En concertation avec Patrick Glen je décidai d'avouer à l'équipage que j'étais bien la meurtrière de ma mère. Seule façon de ressouder les deux clans antagonistes. Il me fallut trouver un mobile crédible qui ne ferait pas de moi un être cruel et vil. J'avais mis fin aux jours de ma mère à sa demande, atteinte d'une maladie incurable, elle savait qu'elle ne serait plus là à mon retour de mission. Elle ne supporterait pas ce long no man's land de solitude... » Le Centre de contrôle de Huston avait entériné cette solution après moult hésitations.

Les mails suivants ne m'apprirent pas grand chose, une certaine sérénité semblait régner à bord du gros suppositoire interplanétaire. Les voyageurs étaient à mi-chemin, ils devaient préparer et contrôler une foule de process. Je décidai d'envoyer à Valentina un mail concernant la disparition de Marie, j'espérai à tord qu'elle puisse interférer auprès du Centre pour mettre les pouces et oublier le dérapage de ma futur-ex copine. J'obtins une réponse cinglante et glaciale, chacun devait assumer ses actes, elle était trop occupée pour se laisser distraire par le superfétatoire. J'avoue que ce discours m'avait fort déplu, après tout c'était elle qui était venue me chercher et me gâchait lourdement l'existence.

Figurez-vous les amis que quelques jours avant le terme du voyage je reçus un nouveau message de Valentina qui me rendit perplexe comme un verre de Duralex tout mou.

« Paul, la meilleure nouvelle depuis le départ vient d'arriver du Centre, la police française vient d'arrêter le véritable coupable de l'assassinat de ma mère, il s'agit d'une femme je crois. Patrick Glen a annoncé ce matin la nouvelle à l'équipage en expliquant pourquoi j'avais revendiqué le crime pour la réussite de notre entreprise. En tête à tête Patrick m'a appris qu'au Centre des débats féroces avaient eu lieu, ils avaient envisagé de me jeter dans le vide sidéral, Glen dit que ça s'est joué à une voix. Les faucons du Centre de Huston ne supportent pas l'aléatoire, ils veulent tout maîtriser, ils détestent les initiatives qu'ils ne contrôlent pas »

Ils ont mis le crime sur le dos de Marie hurle Monsieur Raymond qui se souvenait de l'adrénaline du prétoire, quelle est cette mystérieuse inconnue qui aurait fomenté un tel crime ? Cette mystérieuse inconnue s'était la voisine de la mère de Valentina, une partie de scrabble qui avait mal tourné, en fait tout s'est joué sur le mot chevrillard, l'une disait qu'on dit chevillard et l'autre rajoutait un r. Comme elle n'avait pas de dictionnaire la voisine est allée chercher le pistolet d'ordonnance de son mari, juste pour faire peur, mais il restait une balle dans le canon, voilà ce que m'ont dit les policiers plus d'un an après. Ahmed nous rappelle à point nommé qu'il s'est toujours méfié du scrabble. Alors où était passé Marie, Monsieur Raymond avait toujours eu un faible pour elle. Chez Magali, elle se cachait dans sa cave, précaution bien inutile. Personne ne la cherchait même pas moi elle était dans le néant de cette histoire pour tomber dans le néant de l'Histoire.

Je reçu l'avant dernier mail de Valentina alors que la base venait d'être installée sur Mars, notre collaboration devait s'arrêter là, sans explication. Elle ajouta simplement qu'elle me remerciait de l'attention que je lui avais accordée. J'étais finalement soulagé, la Valentina avait fini par m'user le métabolisme basal.

Alors l'histoire est finie, circulez il a plus rien à voir. Pas tout à fait Ahmed j'ai parlé de l'avant dernier mail. Fais vite Paul dans une heure je dois être à Jussieu pour donner mon premier cours, je suis fébrile comme un martien voyant débarquer des terriens prêts à foutre chez lui le même bordel qu'ils ont mis sur terre.

Le dernier mail de Valentina a été envoyé lors du voyage retour :

«  Je ne comprends pas ce qui se passe cette histoire de meurtre a laissé de profonds dysfonctionnements dans la manière de penser du groupe. Les deux camps se sont reformés pour n'en faire plus qu'un cette fois, ils disent tous que mon innocence est une manipulation. C'est le français vindicatif et mesquin qui mène la révolte, il a de longs entretiens privé avec le Centre. Le séjour sur Mars a été émaillé de conflits de personnes, je ne peux plus exercer mon travail de gestion du stress. On a plus confiance en moi. Les choses empirent chaque jour. Que dois-je faire Paul ?... »

Ce que tu dois faire c'est te démerder, mon ange. Je ne peux pas donner de conseils à une super héroïne moi un ridicule avorton. Vous avez vraiment répondu cela ? les yeux inquisiteurs de Monsieur Raymond me transpercent la cornée. Enfin...c'était le sens général de ma réponse, je balbutie...

Bien entendu je n'ai plus eu de nouvelles de l'espace. Ahmed veut que j'arrive rapidement à la conclusion. Quand elle est revenue est-ce que tu l'a revue, vous avez parlé ? Heu ! En fait elle n'est jamais revenue...Ils étaient seulement quatorze à remettre les pieds sur terre...

 

 

 

 

 

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La vie rêvée des rêves

La vie rêvée des rêves

 

Beaucoup ont oublié pourquoi nous sommes confinés chez nous depuis plus de cinq ans, voici un bref récit qui le rappellera aux plus jeunes.

Le psychanalyste était perplexe, certes c'est son métier de l'être mais il était vraiment perplexe : simulateur, idiot, imbécile ou pire sincère, réellement malade du carafon, ce type qui restait debout lui avait été envoyé par son confrère, un généraliste pur sadique, un vicelard qu'il n'avait jamais pu encadrer. Je ne vois pas bien ce que je fais là, répète en boucle l'impatient, je comprends pas pourquoi le docteur Beaufils a voulu que je vienne vous voir. J'ai bien une explication suggère le freudien lacanien, il a voulu nous emmerder vous et moi. Ouais nous emmerder. Tout le monde rêve, ce n'est pas une raison pour aller raconter ses fariboles au corps médical, il y a autre chose à faire. L'interprétation des rêves peut aider au diagnostic chez certains vertébrés qui ressassent depuis des lustres le même mal-être. Chez vous c'est totalement différend vous ne faites pas de distinction entre le songe et le monde vivant. Je résume vos propos, vous venez affirmer devant un éminent représentant du corps médical que Ségolène Royal a trouvé un truc pour empêcher les braconniers de tuer les éléphants grâce à un dispositif électronique qu'elle insère dans la trompe des pachydermes. C'est bien cela, je n'ai pas trahi vos propos ? Exactement docteur c'est ce qu'elle m'a dit c'est pourquoi je pars en Afrique avant la fin du mois pour continuer l’œuvre magnifique de cette femme. Quand et où vous a-t-elle entretenu de cela ? Il y a une semaine environ, la nuit de samedi à dimanche je crois. Vous avez donc bien rêvé cette rencontre? Pas du tout il ne s'agit pas d'un rêve, c'est juste une conversation. Cette conversation où l'avez vous eu ? Chez moi. Elle est venu chez vous elle a sonné, vous avez ouvert et bingo elle était devant vous ? Ça c'est pas passé comme cela ? Elle était là et on a parlé. Une apparition en quelque sorte elle vous est apparue comme la sainte vierge ou la Dame du Lac dans Kamelott. Pas du tout, elle était là on a parlé c'est tout. Dans quelle pièce étiez-vous ? Dans la chambre, il était tard je me suis réveillé d'un coup et on a parlé. Ça ressemble terriblement à un rêve, non ? Peut être si vous voulez, mais pas tout à fait. Je vais vous prescrire un médicament assez costaud qui vous permettra d'éviter la dépense inutile d'un voyage en Afrique. Une simple remarque mon cher Monsieur, c'est grand l’Afrique de quel pays vous a parlé Madame Royal ? Le pays n'a pas d'importance, faut aller là où il y a des éléphants et des braconniers. Ça va pas être simple, je confirme. Je vais vous donner un médicament nouveau qui a été testé sur des chevaux en Normandie où j'ai un pied à terre, en pays d'Auge exactement à Beuvron-en-Auge, vous connaissez ? Comment cela des chevaux ? Oui des chevaux là-bas on entraîne des pur-sang pour le galop et des demi-sang pour le trot. Dans cette région il y a des champs de courses partout même et y compris dans les plus petits villages. Ce médicament décontracte les chevaux après la course, la récupération est facilité également et donne au sujet une belle sérénité. Vous n'aurez qu'à le découper en quatre il se présente sous la forme d'une sphère disons de la taille d'une balle de golf. Oui mais moi je ne joue pas au golf je veux seulement aller sauver les éléphants. L'un n'empêche pas l'autre, vous savez moi je joue au golf et j'aime bien les éléphants. Encore une question avez-vous une idée qui ferait de Ségolène Royal la bonne personne pour stopper le braconnage de ces sympathiques animaux ? Si elle m'en a parlé c'est qu'elle est compétente, d'ailleurs je vais aller la voir pour qu'elle me donne des instructions précises. Bonne idée allez la voir éructe le psychanalyste allez la voir et tenez-moi au courant. Ça fera 100 euros et pas en chèque s'il vous plaît. Cent euros ! ben mon neveu vous vous mouchez pas du coude ! Le golf c'est pas donné vous savez.

 

Le psychanalyste est un vrai professionnel, il a pu facilement se débarrasser de ce cas encombrant, c'est tout l'art de cette profession de détecter rapidement les faiseurs d'embrouilles pour ne garder que les honnêtes contemplateurs de leur nombril, les coureurs de fond qui ne redoutent rien tant que la disparition de leurs symptômes.

Toutefois une semaine à peine s'est écoulée quand notre thérapeute découvre deux personnes dans sa salle d'attente. C'est rare, une séance dure une demi-heure et le cadencement précis du flux des patients est réglé de façon pour qu'une seule personne attende. C'est ce qu'on appelle dans la grande distribution la gestion en flux tendu. Madame Blanchon s'est à vous, entrez je vous prie. Plus rapide qu'un zébulon monté sur des ressorts performants le type qui était assis au fond du couloir bouscule la femme en train d'effectuer un difficile déploiement de sa carcasse pour se lever, il s’engouffre dans le cabinet sombre et cosy. Il se fixe debout en face du bureau. Il ne bouge plus. Sortez Monsieur sortez immédiatement. Le psy a reconnu l'homme qu'il a vu il y a une semaine celui qui parlait du massacre des éléphants. Vous ne sentez pas docteur, vous ne sentez pas comme je sens mauvais, Bruno Lemaire m'a dit cette nuit que dans l'histoire de l'humanité personne n'a pué aussi mauvais que moi. Madame Blanchou je suis à vous dans deux minutes, juste le temps d'évacuer cet énergumène. La femme mécontente se rassoit. Vous parlez de Bruno Lemaire le ministre ? Qu'a-t-il à voir dans cette galère ? Encore un rêve à la con ! Non non docteur c'est pas un rêve je l'ai vu en chair et en os dans ma cuisine, au début il croyait que ça sentait le gaz mais rapidement il s'est aperçu que c'était moi qui reniflait cent fois plus fort qu'un putois. Vous sentez docteur comme je pue. Ben non je sens rien, mais je sais ce que vous allez faire de suite, il y a urgence croyez-moi courez chez le docteur Beaufils, votre médecin traitant c'est bien lui ? J'en viens, il m'a dit de courir chez vous. Mais à quel jeu de pute s'adonne ce con de Beaufils, c'est un pervers narcissique mais maintenant ça tourne au harcèlement. Le psy marmonne une bordée d'injures à voix basse à l'intention de son confère. A propos avez-vous pris les comprimés que je vous avais prescris ? Ben non, le vétérinaire n'a pas voulu m'en vendre. Voilà l'explication c'est pour cette raison que vous sentez le gaz. Descendez dans la rue et griller une allumette le gaz va s'enflammer et tout redeviendra normal. Le psy a été convainquant, l'homme lui demande des allumettes car il ne fume pas précise-t-il, il disparaît. Madame Blanchou c'est à nous.

L'homme suit la prescription du psy mais rien ne se passe, une allumette encore une et toute la boite y passe. Rien. Cela fait deux fois que les prescriptions du spécialiste font pschitt pourquoi le docteur Beaufils insiste pour que je vois ce charlatan, je ne comprends rien, je ne suis pas aidé, l'homme rentre précipitamment chez lui.

Le psy se résout à appeler son confrère le généraliste Beaufils. Il attaque franco salut Beaufils c'est le docteur Mouron qui daigne vous parler, en général les généralistes n'ont pas pour vocation d'emmerder les spécialistes en leur balançant leurs détritus ou en leur faisant des blagues lamentables. Silence au bout du fil ! Oui je vois clair dans votre jeu vous croyez peut-être que j'ai pris l'olibrius que vous ne cessez de m'envoyer pour un vrai schizophrène paranoïaque. Avouez, soit c'est pour une émission de télé en caméra cachée, soit un gag pourri que vous avez monté avec vos abrutis de confrères. Silence au bout du fil ! Ho ho Je vous parle Beaufils répondez. Vous appelez ça parler spécialiste de mes genoux, je fais mon travail, un patient qui n'a mal nulle part je ne peux que l'envoyer à un psy, d'ailleurs n'oubliez pas ma commission on a un accord je vous le rappelle 15% sur votre tarif faramineux. Des clous vous n'aurez pas un sous, je l'ai foutu à la porte ce matin il n'a rien payé, je ne veux plus le revoir ok, sur ce, mes hommages à votre conne d'épouse.

Il a fallu attendre pas moins de quinze jours avant que l'homme puisse subrepticement s'introduire dans le cabinet du psychanalyste, il rampa près du bureau de la secrétaire comme un authentique commando de marine, il se retrouva dans la salle d'attente et reconnu la seule personne présente, Bonjour Madame Blanchou, celle-ci eut un choc d'incrédulité d'abord puis petit sourire de connivence. Pourquoi êtes vous déguisé en bête à bon dieu. Ce n'est pas un déguisement madame, je suis une vraie coccinelle, une bête à bon dieu, une coccinellidae exactement ce matin je me suis réveillé comme cela, transformé, prêt à en découdre. C'est le général De Gaulle qui m'en a donné l'ordre cette nuit, la guerre aux pucerons est déclarée, il a lancé un appel solennel : »Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n'est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus, peuvent faire venir un jour la victoire. Car la France n'est pas seule ! » Ben dis donc ! Conclue la femme je ne savais pas que les pucerons constituaient une telle menace. C'est encore pire que le pire, le Général veut un confinement total de la population, fenêtres et portes fermées. L'armée veille et tirera à vue. Même sur les coccinelles ? Non, non, on est le bras armé de la France. C'est quoi ce bordel ? L'intervention du psychanalyste est musclée. Encore ce guignolo, pourquoi êtes vous déguisé en R8 Renault Gordini ? C'est une bête à bon dieu plaide Madame Blanchou, mon mari avait une R8 Gordini avec deux bandes blanches sur le toit, il s'est tué au Rallye de Monte-Carlo. Le moteur était bon mais question tenue de route c'était une savonnette sur un sol glissant. Le psy a du mal à pas se mélanger des neurones. J'ai jamais vu une bête à bon dieu conduire une R8 Gordini admit-il.

L'homme-coccinelle affranchit l'honorable praticien des dernières nouvelles du front. Les pucerons reculent partout grâce au Général sauf là où ils avancent. Je connais le coupable, celui qui a introduit ces aphidoidea. En un éclair de génie le psy allait retourner la situation à son profit. Je connais le coupable c'est l'abominable docteur Beaufils, il élève des pucerons et plein de saloperies du même tonneau dans sa cave, la nuit il libère les terribles bestioles. Vous savez ce que vous avez à faire noble Bête à Bon Dieu, dézinguer ce monstre ! C'est à cinq minutes d'ici, avant midi vous serez un héros. Le coléoptère rouge à pois blanc démarre à la vitesse d'une R8 Gordini 1300 de 103 ch SAE.

Faites pas comme lui Madame Blanchou n'oubliez pas de régler vos honoraires au secrétariat. Mais vous ne m'avez pas encore allongée sur votre clic clac. Peut-être peut-être avouez qu'une séance comme celle que vous venez de vivre vaut au moins un mois de thérapie.

Les jours, les semaines passèrent douces et tranquilles. Le psychanalyste avait eu vent par la concierge de son ennemi juré, qu'un fou habillé en coccinelle à pois blanc (ce qui est une hérésie d'un point de vue scientifique) avait bien forcé la porte du docteur Beaufils mais elle n'en savait pas plus. Le généraliste continuait à exercer et n'avait pas été exterminé comme un vulgaire puceron. C'était une nouvelle réjouissante dans un sens et inquiétante dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Le psychanalyste restait sur ses gardes et avait renforcé le dispositif de contrôle de la porte d'entrée.

Madame Blanchou allongée lascivement sur le vieux clic clac du praticien face à une statuette de Freud et une autre de Mickey mouse, débitait d'une voix à peine audible les affres de sa non-vie. Le psy dormait paisiblement derrière elle. Tout était normal durant cette chaude après-midi d'automne. Le choc effroyable de l'explosion de la fenêtre fût ressenti par les deux protagonistes comme la fin du monde, le clic clac se referma en sandwich avec la dame Blanchou en garniture. Le psy se retrouva avec une étrange créature sur les genoux mi-Batman mi-Spiderman. Faites excuse pour le costume, docteur mais j'ai dû panaché, le S sur la poitrine et le masque de l'araignée ; Ils étaient à cours de costume chez le loueur à cause de Mardi Gras. Comment avez vous fait pour me détruire la fenêtre on est au cinquième étage ? Facile, je suis passé par le toit et descendu en rappel avec ces deux cordes à sauter. C'est votre faute toubib vous avez changé le code de la porte d'entrée. J'ai dû faire très vite on a eu une réunion de crise cette nuit avec le premier ministre Gérard Philippe, je suis juste passé vous dire au revoir avant mon départ. Demain on envahit le Botswana, là-bas ils ont une frousse affreuse de Batman d'où le déguisement pour les terroriser. Nous devons exterminer tous les éléphants, la puce électronique qu'on leur a mis dans la trompe pour éloigner les braconniers a un défaut, les pachydermes veulent envahir le monde et nous asservir, Ségolène Royal a dû se réfugier au pôle nord. En attendant confinement généralisé tant que ces gros virus de trois tonnes n'ont pas disparu de la planète. Madame Blanchou émerveillée : on est vraiment gouverné par des gens formidables !

A quelque chose malheur est bon, je peux appeler la police pour signaler une intrusion violente, souffla le praticien s'en est fini de mon cauchemar, Madame Blanchou est témoin. Il procéda à la désincarcération de sa patiente. Je suis bon pour retourner chez Emmaüs il faut remplacer le clic clac. Non non dit énergiquement la femme, c'est pas Gérard c'est Edouard bien que tous les deux fassent dans le cidre ou le Cid, elle ricane. Vous êtes témoin madame cet individu à exploser ma fenêtre, il a surgi comme un diable. Je dirais pas ça docteur, il a d'abord frappé, peut être un peu fort et il est entré courtoisement. Pour vous montrer son affection il s'est retrouvé sur vos genoux. Il a quand même détruit ma fenêtre, non ? Ce sont de vieux châssis en bois vermoulu, vous m'avez dit cent fois que vous désireriez les changer. Vous rigolez avec ce que je gagne, c'est impossible. J'appelle la police. J'espère pour vous se lamente la dame que vous n'allez pas tomber sur mon imbécile de neveu, le lieutenant Blanchou.

- Allô, ici le lieutenant Blanchou, j'écoute...

 

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Pause définitive

Pause définitive

 

Voyez-vous Monsieur Raymond tant que l'on ne connaît pas la date de sa mort on est immortel et on se comporte comme tel. Vous un ancien magistrat vous devez avoir un avis éclairé. Avez vous demandé la tête d'un accusé durant votre longue carrière ? Quand la sentence tombe le type passe du statut immortel à celui d'être vivant, enfin du moins pour quelques temps, pour un temps connu à quelques jours près.

La mort des autres et surtout celle de nos proches est vécu comme un manque de savoir vivre, un grave désagrément à notre encontre. Certaines morts nous affectent bien entendu, votre mimique argumente en ce sens mais elles ne nous apprennent rien sur notre fatale issue.

Oui Ahmed je connais la date de ma mort, pas au jour près peut-être, mais je connais le scénario. Géraldine arrête de photographier un futur mort, je risque de bouger et la photo sera floue. Attend que je prenne la pause, la pause définitive.

Je me suis fait niquer la prostate par un robot piloté par un chirurgien ensommeillé après un repas un peu trop gastronomique. Il s'est assoupi à deux ou trois reprises heureusement que le robot connaissait son affaire. Il a tutoyé un des deux muscles érecteurs et sans état d'âme il l'a tranché.

Le chirurgien a envoyé les prélèvements de son travail au labo de l'hôpital Tenon et au lieu de retourner des résultats polis et civilisés du genre : « circulez il y a rien à voir » ils ont dit qu'il y avait à voir. Ils ont détecté, fortuitement précisent-ils, une LLC une vraie. C'est quoi çà une CLD ? Je te dirai à l'occasion. Avant, tout était illusion maintenant tout est occasion.

 

T'énerve pas Ahmed, j'arrive. On t'attend depuis une plombe, Géraldine va faire une grosse colère, elle compte sur nous... Je sais, mais j'étais chez le toubib. Encore ! Qu'est ce qui t'arrive ? C'était pour un certificat de décès. Pour qui ? Pour moi, mon certificat de décès. C'est original commente Monsieur Raymond, bon il faut y aller, on a plus que les photos à installer. Le bus 26 passe dans cinq minutes, on peut l'avoir... Faut descendre à Belleville et on se laisse glisser jusqu'à la rue Piat au Carré 52, chez Ismail peintre et sculpteur de son état qui prête sa galerie à notre copine. Il prélèvera cinquante pour cent sur les ventes c'est le tarif normal.

Géraldine expose vingt grandes photos d'arbres tordus et déformés par la technique numérique de la couleur liquide. C'est très impressionnant cet univers post nucléaire. Géraldine n'est pas une marrante sauf quand elle décide de faire le concours hebdomadaire de calva au bistrot philosophique de la rue du Buisson Saint Louis. La philosophie m'a toujours paru absconse.

Dans le bus le 26, celui que prenait très souvent Willy Ronis pour traquer les Bellevillois avec son vieux Rolley, pas besoin d'un Leica à dix milles euros quand on a du génie, dans le bus 26 disais-je donc, je n'échappe pas à la question c'est quoi une CLD ou DLC exactement. Vous êtes bien des vieillards cacochymes, incapables de vous souvenir de trois lettres dans l'ordre, monsieur Raymond j'espère que vous n'avez pas toujours été dans cet état là je dirais même dans cet état las. Je n'ose imaginer toutes les conséquences. De dangereux criminels libérés pour vice de forme, des innocents malmenés forcés d'avouer les pires turpitudes, pour toi Ahmed c'est beaucoup moins grave un prof de fac peut raconter à peu près n'importe quoi et tout le contraire le jour suivant, les étudiants ont tous des ordinateurs ouverts devant eux pour s'adonner à des jeux débiles. Le prof fait semblant de croire qu'ils prennent des notes.

Mes amis ne vous impatientez pas, on est à la station Gambetta, j'ai largement le temps de vous instruire. LLC leucémie lymphoïde chronique. C'est un peu la leucémie du pauvre, c'est à la portée de presque n'importe quel vieux Il y a trois stades de gravité et à la fin tu meurs. Comme dans la vie quoi commente Monsieur Raymond. Wikipedia se fera une joie de tout vous dire les amis. Alors toi c'est quoi ton stade, Bécon les Bruyères ou le stade de France ? Ça réconforte de parler à des sportifs. Que dit ton toubib ? La première fois que je l'ai vue j'ai pas eu bonne impression, c'est une grande femme avec une blouse pas très blanche et plein d'auto collants pour prouver qu'elle est toubib à Saint Antoine. Une hématologue. Elle est roumaine sans doute, avec un fort accent de voleuse de poules. Une des premières choses que j'ai comprises c'était le mot chimio. Oui on connaît ce truc qui tue la maladie et le malade... Mais il y avait rien d'alarmant sur les analyses ce qui semblait la contrarier. Je comprends ça, faut respecter le fond de commerce des gens. Alors elle s'est pas mal démenée, analyses complémentaires, scanner, demandes de précisions auprès de ceux qui avaient examiné les prélèvements, palpations en tout genre côté ganglions. Nada de nada calme plat. On se revoit dans un an avait-elle conclue en s'essuyant les mains sur sa blouse grise. Je l'ai revue tout à l'heure, un an déjà. Rien à signaler. J'ai eu plaisir à la voir, elle fait très bien son taf, elle m'a donner un rendez-vous dans un an. Elle a mis toute la paperasse me concernant dans une gigantesque enveloppe bleue et elle est allée en salle d'attente chercher son bonheur.

On est toujours dans le bus 26 coincés place Gambetta qui est devenue un cauchemar depuis qu'un abruti a décidé de la réaménager en neutralisant la moitié de la chaussée. Notre chauffeur n'est pas un tendre avec les bagnoles, les autres bus, les vélos les trottinettes, il passe en force et fini par accéder à la rue des Pyrénées. Après c'est la rue Michel.

Conclusion tu connais pas la date de ta mort ? Exact Ahmed, quand la grande duduche m'avait parlé de chimio j'en avais conclu que j'étais au stade terminal, deux ans de survie d'après les stats. Je me suis aperçu d'une chose étrange c'est qu'on a beaucoup moins peur de la mort quand on en connaît la date. Pourquoi ? Je sais pas les amis, ne me regardez pas comme un gros étron sec, c'est comme ça. Le pire c'est l'incertitude dans la vie. Tout est affaire de rétro planning. Une maladie indolente elle a dit la toubib, c'est le nom scientifique, comme quoi vive le droit à la paresse ! Maintenant à nouveau vous avez peur de la mort ? Oui Monsieur Raymond une peur panique.

Dring dring. Oui Géraldine, on arrive. Ne panique pas on a encore trois jours pour finir l'installation. Pour finir ? Bande de nazes vous n'avez pas commencé... D'accord mais tu as la meilleure équipe Gégé. Monsieur Raymond n'a jamais vu un clou de sa vie certes mais il a un des plus affûté point de vue juridique sur la vente des objets d'art. De son côté Ahmed est un des meilleurs spécialistes mondiaux de la Dynamique des Systèmes il possède les plus hauts diplômes y compris un truc impressionnant à Harvard, quant à moi je coordonne les actions de ces êtres d'exception. Je leur ai longuement expliqué l'usage du marteau et des clous à tête d'homme se sont des clous sans tête. Tout est sous contrôle. Quoi Géraldine, les cimaises, ah oui les cimaises, je crois qu'Ismail en a dans sa remise. Mais a-t-on vraiment besoin de cimaises si on colle tes photos sur les murs. Ah bon Ismail veut pas qu'on colle car si on colle sur ses beaux murs fraîchement repeints faudra à la fin tôt ou tard décoller et ça c'est coton si on veut pas saloper les murs. Bon alors soit on cloue soit on met du scotch, je sais pas. Bouge pas Gégé on arrive, boit une grande rasade de thé turc et tu verras la vie autrement. Géraldine a déjà fait une belle expo à Arles, très remarquée, c'était avant l'OPA de la milliardaire américaine la sinistre Maja Hoffmann sur les Rencontres de la Photo. Quelle honte !

On descend du bus, on finit toujours par descendre du bus commente sobrement Ahmed professeur honoraire de la Sorbonne Paris I. On est quasiment arrivé. Juste le temps de se prendre un picon bière au bar des amis. Barbe essuyée, on se remet en marche, la rue de Belleville descend de belle façon. On négocie le virage qui nous propulse rue Piat encore vingt mètres les amis. Faut tenir. Monsieur Raymond marche devant nous en tenant son pantalon de velours à deux mains. Il s'arrête non sans brutalité devant la galerie d'Ismail. Mais que se passe-t-il ? Il pousse la porte qui résiste sans effort. Que se passe-t-il ? L'inquiétude le gagne. Personne dans la galerie, seulement le fauteuil roulant de Géraldine renversé. On essaie à nouveau d'entrer, on hurle le nom de notre amie. Sans résultat. On demande à la boutique voisine s'ils ont vu quelqu'un entrer ou sortir. Personne n'a rien remarqué. J'appelle Ismail au bigophone, il me répond de suite, il sera là dans une dizaine de minutes, il arrive de chez lui. il a eu Géraldine au téléphone vers midi quand elle est arrivé, tout allait bien. Elle a un double des clés. Elle faisait a-t-elle dit un petit pique nique avec Marion la tatouée, son âme damnée. La punk devait partir en début d'après midi vu qu'elle est poinçonneuse à la station Lilas. Enfin quelque chose comme poinçonneuse et peut être pas aux Lilas.

Ismail arrive, ouvre la porte et nobody personne, aucune trace de Gégé. Mes amis s'affolent. Appelons la police ! C'est peut être un peu tôt... Comment cela un peu tôt ? Elle peut pas faire plus de dix mètres avec ses béquilles, sa chariote est au milieu de la salle, renversée. Oui mais la porte est fermée à clef, il n'y a qu'elle qui a les clefs. La poinçonneuse des Lilas ne nous a peut être pas tout dit. Géraldine veut nous foutre une grosse trouille à cause de notre retard et de notre amateurisme assumé. Attendons une demie-heure, je suis sûr qu'elle va réapparaître... Elle est au bistrot du coin, au bar des sportifs je suis certain, quelqu'un l'a aidé, c'est à cinquante mètre. Je vais voir dit Ahmed subitement transformé en sprinter. On s'assoit sur le canapé défoncé. Le calme revient doucement. Tu n'avais pas parlé d'un petit Chablis Ismail que tu voulais faire goûter à de vrais connaisseurs ? En dégustant le nectar on commence à réfléchir à l'installation des grandes photos et surtout de leur ordre dans la galerie. Pour le vernissage tout est prêt, les invitations ont été lancées. Les Inrockuptibles et Télérama ont annoncé l 'événement, le traiteur des Délices de Belleville est au taquet. Ils nous reste trois jours. Nous avons pris soin de contacter tous les acheteurs des œuvres de Gégé c'est le plus important, et Ismail a de plus un robuste carnet d'adresses. Il ne manque que l'artiste Géraldine Dimaria.

Le Chablis de la bouteille s'est entièrement évaporé quand Ahmed revient en sueur de ses recherches. Elle est nulle part éructe-t-il. Au moins on sait où elle est ricanai-je. Bon sérieusement que fait-on ? Avant toute chose faut joindre sa copine. Au téléphone tout à l 'heure elle ne m'a pas paru très inquiète, faut la cuisiner ou mieux aller la voir.

Je crois qu'on ferait bien de commencer l'accrochage pour ce qui est de l'ordre des photos Gégé a déjà donné des indications assez précises à Ismail qui fait oui de la tête. Non ! Ahmed ne touche pas au fauteuil, laissons cette chariote exactement où elle est, je sens de bonnes vibrations dans ce tas de ferraille. Personne n'y touchera jusqu'au retour de l'absente. Monsieur Raymond lève les yeux au ciel comme si une comète allait nous tomber sur la gueule. Qui veut aller voir la Poinçonneuse des Lilas ? Moi dit le juge à la retraite je vais lui foutre la trouille avec le code pénal. Essaie plutôt le bottin ricane Ismail, quelques coups devraient suffire.

On travaille une bonne partie de la nuit, Ismail nous a fait une liste de toutes les tâches. Un peu avant minuit on a fait le tiers du travail. On se quitte, à demain frères.

J'attrape le dernier bus 26 non sans un remarquable sprint qui déséquilibrent quelques passants. Il me faut une vingtaine de minutes pour enfiler ma clef dans le spacieux taudis que je possède square de la Salamandre. Mais qu'est ce que tu foutais, je t'attends depuis des plombes ! Une petite gonzesse à la voix de stentor m'interpelle sans ménagement. Il a fallu toute mon ingéniosité pour que nos amis n'appellent pas les flics Géraldine. On a bossé comme des fous, presque la moitié de l'installation est en place. Raconte-moi comment ça c'est passé. Je lui fait un rapide topo. Je continue à penser que tu as eu une idée à la con Gégé, je sais pas comment on va s'en sortir.

Je suis le seul à savoir que le traitement médical à améliorer notablement son état et qu'elle peut marcher une centaine de mètres avec une seule béquille. Cela explique notre mise en scène à la galerie. Nous avons pu quitter les lieux sans se faire remarquer et gagner mon automobile.

Imagine me dit-elle le jour du vernissage, le populo se déplace autour de mon fauteuil jeté à terre, artiste invisible quelque chose comme l'assomption de Géraldine Dimaria. Piero il faut que tu appelles l'AFP et les journaux qui ont parlé de moi pour les avertir de ma disparition ou plutôt de mon absence inexpliquée, les journaleux adorent les mystères, la galerie va être pleine comme un œuf. Ça m'inquiète beaucoup, surtout si tu squattes chez moi une vingtaine de jours je vais tomber fou. Comptes-tu avertir ta punkette des Lilas ? Surtout pas, faut que tout le monde voit son désarroi, ce sera ma meilleure pub. Gégé tu me fais peur tout ça pour vendre tes photos. Non détrompes toi cela fera partie de l'expo je me mets en scène par mon absence, c'est une installation vivante. Il reste trois jours avant le vernissage, c'est juste un peu moins long que l'éternité, après je verrai, il se peut que je revienne à la vie quelques jours après, ça fera un buzz sur le buzz. Faut pas mêler la police à tout ça sinon on est mal, si un flic veut faire du zèle dit lui confidentiellement que je suis en cure thermale pour quelques jours. Mais que vais-je dire à nos trois amis pour qu'ils ne remuent pas ciel et mer. Faut-il les mettre dans la confidence ? Non non et non ils vont prendre des airs de conspirateurs, de traîtres de comédies romantiques, trouve quelque chose je te fais confiance. Dans le bus en venant j'ai fais un grand numéro au téléphone, les amis étaient totalement persuadés que je je te parlais. Je sais, j'ai entendu tout ton laïus sur mon répondeur, je suis pas sûre que c'était une bonne idée.

Après une nuit agitée j'avale un bol de ce délicieux muesli que je trouve uniquement dans un magasin de la rue de Bagnolet, croquant et sucré à souhait. Avant que Géraldine n'émerge de mon clic clac de dépannage je m'empresse de mettre les précieuses croquettes sous clé. En une journée complètement désœuvrée elle pourrait engloutir tout le stock. Je dois être en fin de matinée à la galerie pour retrouver mes trois comparses à qui je devrais servir un boniment crédible.

C'est peu avant midi que je pénètre au Carré 52, rue Piat. Mes amis semblent faire des essais sophistiqués sur la théorie du ruissellement. S'il y a ruissellement c'est qu'auparavant il y a eu évaporation. Pour tout dire ils en sont à la première phase. Une ou deux éprouvettes de Chablis sont en voie de test, le précieux breuvage connaît le sort des vases communiquant. Je n'ai pas pu trouver la Punkette déplore Monsieur Raymond personne ne l'a vue. Sa colocataire dit qu'elle va et vient et ne s'inquiète pas quand elle découche. Finalement les amis improvisai-je mentant comme un type qui veut vous vendre une retraite par points, je me suis décidé à aller voir les flics c'est pour ça que je suis en retard. Ils peuvent rien faire avant quarante huit heures pour disparition inquiétante. Tout le monde peut s'évaporer s'il est majeur même en rampant sur les coudes quand les jambes suivent pas. Étonnant non ? J'ai une intuition elle va revenir avant trois jours. En ferait mieux de continuer l'installation, plus que quarante huit heures. Après avoir mangé un morceau au Vieux Belleville (bistrot typique et musical) de la rue des Envierges on se met au travail. Faut de plus taper les notices et faire la listes des prix. Géraldine m'a expressément ordonné de multiplier les prix par trois. Elle pense que sa disparition et le syndrome du fauteuil renversé vont délier les bourses. C'est pas sûr ! Ismail s'inquiète, c'est trop cher, les acheteurs ne peuvent pas marchander le jour du vernissage au milieu de la foule, ils n'achèteront pas.

Je regagne mes pénates à la nuit tombée. Les pénates c'est à dire les dieux de la maisons comme m'a expliqué Monsieur Raymond qui est un fin latiniste. En fait de dieux je découvre Métis déesse de la sagesse et de la ruse. Dans la proportion d'une alouette de sagesse pour un cheval de ruse. La fatigue du soir venant elle se déplace difficilement avec ses béquilles. Soit prudente Gégé avec les béquilles le sol est glissant ne t'écrase pas la tronche contre le coin de la table en séquoia massif. Du séquoia massif tu rigoles, c'est du contreplaqué marine ! Je lui explique cependant, ignorant sa perfide remarque, le travail accompli à la galerie. Elle pose mille questions, insiste sur telle ou telle modification à apporter. C'est une pro. Et les prix ? Tu as bien suivi mes instructions. Oui multipliés par trois. Ismail pense que c'est une connerie.

On racle le fond du congélateur et on parvient bon an mal an à se nourrir accompagné d'un Moulis gouleyant à souhait. Géraldine n'a pas prononcé un mot pendant nos agapes. Si comme le prétend Monsieur Raymond les agapes sont, dans le paléochristianisme, un repas à caractère religieux, dont le but est d'entretenir l'amour dans la communauté, le terme est peut être mal choisi. Géraldine, m'écriai-je avec la fore des trompettes de Jéricho, je crois qu'il faut tout arrêter, demain je t'emmène à la galerie avec ton bric à brac de béquilles et de ceinture dorsale. Je regrette d'avoir fait un communiqué à l'AFP à ta demande rappelle toi, pas très précis il est vrai, pourtant ils n'ont pas fait dans le détail, ils parlent même de l'hypothèse d'un enlèvement. Je lui montre mon smartphone relatant l'affaire. J'ai besoin d'argent de beaucoup d'argent si je veux réaliser Total Project hurle-t-elle, j'ai pas le choix, je vais jusqu'au bout, il y moins de deux ou trois jours à tenir.

Tout ça c'est de la faute de ma prostate. Gégé écarquille les yeux. Quelle prostate ? Il y a des cycles dans la vie.

Le jour précédent le vernissage, Ismail reçoit les meilleurs acheteurs potentiels, ils peuvent plus tranquillement évaluer les œuvres et faire des offres. Le résultat a été au-delà des espérances de Gégé. Flairant l’afflux d’intérêt suscité par l'évaporation de l'artiste ils ont payé sans rechigner le surcoût demandé. Plusieurs journaux dont le Parisien ont mis en une la photo de la galerie avec le fauteuil roulant renversée. Tout le monde est persuadé avoir fait une bonne affaire les vendeurs comme les acheteurs. De nos jours la qualité d'une œuvre artistique est déterminée par son prix.

Pour le vernissage la foule composée de curieux et d'amateurs de petits fours ne s'est pas fait priée pour acheter des produits dérivés, cartes postales et posters à des prix lâchement exorbitants . Un couple d'américain a acquis au prix fort quatre photos de grande taille pour leur pied à terre californien. Ahmed et Monsieur Raymond terrés dans la remise regardent ce remue ménage avec une indolente angoisse. J'essaie de faire bonne figure et ne suis pas pour rien dans le chiffre d'affaire final. Vers deux heures du matin on ferme la boutique et on laisse tout en l'état. Je loue une petite voiture électrique pour rentrer chez moi. Géraldine doit être morte d'inquiétude, en fait elle est bien morte mais pas d'inquiétude. Je la trouve sous la douche, la tête explosée sur un coin du receveur, elle a encore en main ses béquilles. Je ferme le robinet. L'eau a coulé pendant des heures je ne sais pas combien de temps. L'abruti qui m'a installé la douche a mis le receveur à trente centimètre du sol pour laisser passer des tuyaux d'évacuation au lieu d'installé une cloison. Pour accéder à la douche faut impérativement mettre le pied sur un escabeau instable. L'exercice est déjà périlleux pour un vieux valide comme moi mais avec des béquilles c'est mission pas possible. J'enveloppe son petit corps tout ridé par l'eau dans une grande serviette et je la pose sur le canapé. J'explose en larmes pendant un long moment. Je reprends un peu mes esprits et me dirige vers le téléphone. Quel numéro faut-il faire ? Qui appeler, la police, les pompiers le Samu ? Que vais-je leur dire ? La vérité tout simplement. J'ai déplacé le corps, l'eau de la douche a fait disparaître toute trace de sang. J'ai dit à mes amis que j'étais allé voir la police. Que vont-ils tous penser en apprenant qu'il n'en est rien ? La raison m'abandonne la panique gagne, je voudrais que rien ne soit arrivé.

Je réfléchis jusqu'au matin en buvant du café. Oui c'est cela, il n'est rien arrivé. Le corps a déjà disparu enveloppé dans une grande descente de bain. Je vais emmener Gégé quelque part, elle n'avait qu'un petit sac d'effets personnels que je glisse sous le tissus éponge. Où faut-il mettre le corps ? Dans un endroit où on ne le retrouvera pas de sitôt ou au contraire là ou il sera découvert d'ici un ou deux jours.

Ma décision est définitive je sais ce que je vais faire dès la nuit prochaine et la boucle sera bouclée, je dois bien ça à Géraldine. Vers deux heures du matin je porte le petit corps jusqu'à l'ascenseur et je descends au parking. A cette heure je ne risque que de croiser quelques dealers qui n'iront pas s'épancher dans les bras de la police. Gégé tient pile poil dans le coffre qui n'est pourtant pas grand.

Je monte la rue des Pyrénées, je passe la place Gambetta et je poursuis jusqu'à la rue de Belleville, j'embouque la rue Piat, devant la galerie d'Ismail il y a un passage piéton généralement libre. C'est le cas, je me gare sans encombre. Je descends de bagnole, j'ouvre la porte du Carré 52 avec les clés trouvé dans le sac de mon amie, le rideau de fer n'a pas été baissé. Je prend le corps nu de Géraldine je le place sur le fauteuil roulant, l'éternel retour. La rue est complètement déserte et après avoir essuyé les traces de mon passage je file rapidement. Je suis pris d'un tremblement que je ne peux maîtriser, j'ai du mal à conduire mais j'y arrive cahin-caha. Je monte chez moi. Je me rends compte que je ne pourrais pas y rester. Je reprends ma voiture. Autoroute de l'ouest jusqu'à Dives-sur-mer, je m'arrête tous les cinquante kilomètres pour satisfaire le fantôme de ma prostate. Le jour se lève, je cours sur la plage, je trouve un bistrot ouvert, quelques pêcheurs discutent au bar, je me mêle à la conversation. Les gars sentent que j'ai besoin de parler, mes propos ne sont pas très cohérents, je quitte le rade et je reprends la route par Lisieux, Evreux et l'autoroute pour me retrouver sur un périphérique complètement bloqué. Ce qui ne me gêne pas du tout au contraire. Le sommeil et ma vessie me taraudent je décide de m'arrêter dans un de ces innombrables hôtels qui entourent Paris. Je m'écroule sur un lit défoncé jusqu'à la fin de l'après midi. Mon smartphone m'informe que mes copains ont essayé de me joindre avec une réelle frénésie. Tel un robot piloté par une intelligence artificielle défaillante je décide d'aller à la galerie. Quelques centaines de pompiers munis de fumigènes et de pancartes bloquent le périphérique, une manifestation contre la retraite à poings dans la gueule m'oblige à inventer des itinéraires compliqués et contre-productifs, l'incendie d'un taudis géré par un marchand d'insomnies termine mon parcours et c'est à regret que j'arrive rue Piat où je me gare le plus facilement du monde. Avant de sortir de l'auto je passe un coup de fil à Ahmed. Son encéphalogramme ne doit pas être loin de la ligne bleue horizon des Vosges. Il me susurre quelques mots que je ne comprends pas. Je me dirige vers la galerie mes amis sont là terrés dans un coin. Il y a plusieurs bandes jaunes de police qui bloque « la scène de crime ». Géraldine et sa chariote ne sont plus là. Je leur suggère de quitter ce lieu sinistre et d'aller au café Mon cœur de Belleville en haut du jardin éponyme. C'est à deux minutes. Personne ne parle pendant le trajet. On s'assoit à une table au fond du rade. On se regarde comme une portée de Cocker. Qui a pu faire cela ? Se désole Monsieur Raymond, il ne réagit pas en professionnel de la justice mais en ami effondré.

Les journaux du lendemain racontent que se sont les éboueurs tôt le matin qui ont donné l'alerte. Ils rappellent à leurs fidèles lecteurs toute l'histoire ; la disparition de la photographe, le vernissage avec la mise en scène morbide du fauteuil étalé dans la galerie puis la fermeture vers deux heures du matin. Les organisateurs de l’événement ont été interrogés à l'exception de l'un d'eux qui semble avoir disparu. Mes amis m'ont transmis les coordonnées du policier chargé de l'enquête, je l'appelle et il dit avoir un besoin pressant de me rencontrer, cela nous fait un point commun. Je lui raconte exactement ce que j'ai fait, mon coup de blues la Normandie mon retour sur Paris, j'omets simplement de lui parler de Géraldine que je n'ai pas vu dis-je depuis quatre jours. Il me demande si j'étais l'amant de la femme, non ami seulement elle était lesbienne et je donne lâchement les coordonnées de la punkette poinçonneuse des lilas de son état. Il semble perplexe, me fait signer ma déposition et me libère.

 

Un an déjà après la mort de Géraldine, le temps passe vite. Je ne vois plus beaucoup mes amis, j'ai peur de me trahir. L'amie punk de Gégé a fait six mois de préventive avant d'être relâchée et disculpée. L'affaire semble oubliée jusqu'à un hypothétique cold case.

J'avais rendez-vous ce matin comme tous les ans avec la grande toubib à la blouse pas très claire. De leucémie indolence je suis passé à virulente tous les signaux sont au rouges, je suis très affaibli, j'ai les ganglions gonflés comme une montgolfière. Ça n'arrive jamais avec cette forme de maladie jubile la docteure, je n'ai jamais vu cela. C'est magnifique conclue-je. J'embrasse la grande duduche. C'est la dernière fois qu'on se voit, je commençais à bien vous aimer. Je sors de l'hôpital pour aller manger le meilleur flan de Paris à l'autre boulange rue de Montreuil. C'est tordant je n'ai plus peur de la mort.

 

Dès que je suis arrivé en enfer, ils n'ont pas hésité, ils m'ont mis dans la section ABRUTIS. J'ai eu la surprise d'y rencontrer Monsieur Raymond qui avait été saigné par un type qu'il avait fait condamné à tord à perpétuité. Il discutait avec Ahmed qui s'était noyé dans sa baignoire en testant la notion de niveau en dynamique des systèmes. Et Géraldine est-elle là ? Non elle est au paradis section PHOTOGRAPHES. Je reconnus les tatouages de la station de métro Les Lillas sur une petite punkette qui passait par là. Marion ? Que fais-tu ici, toi une sainte femme tu devrais être au paradis section DEBILES PROFONDS. Très drôle trou du cul me répondit-elle sans vergogne, c'est moi qui ai buté cette pute de photographe putride. Quoi tu as tué Géraldine pouffiasse des bas fonds ? Elle n'a eu que ce qu'elle méritait. Elle voulait me quitter pour une meuf branchée dans les relations publiques, une traînée des ministères. Tu l'as tuée chez moi ? Oui elle m'a appelé pour me larguer et elle a laissé échappé qu'elle était dans ton gourbis faisandé. Bon je crois qu'on va bien s'amuser dans cette petite mort.

Adèle c'est pas un goutte à goutte c'est un torrent fais attention, voilà c'est comme cela qu'il faut le régler. Oui excuse moi mais c'est pas très grave, le bonhomme on va le perdre dans la journée.

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Cold case

COLD CASE

 

Quand j'ai tué ce type je n'ai eu ni remords ni satisfaction. Il fallait que quelqu'un le fasse je me suis trouvé au bon endroit au bon moment c'est tout.

Au début des années soixante il y avait encore plusieurs bases américaines à Orléans, au nord en haut du faubourg Bannier à la caserne Coligny et dans les bois au sud à proximité d'Olivet. La mère de mon copain Chantalou y travaillait, si bien que nous pouvions entrer dans la base de Chanteau pour y jouer au tennis. Ce qui m'avait le plus impressionné c'était un gymnase chauffé avec un parquet en bois alors que nous devions nous contenter de hangars en tôle ondulée avec un sol en ciment aux multiples nids de poules. On avait le sentiment de vivre dans le futur, grosses bagnoles comme on voit maintenant à Cuba, cars scolaires remplis de filles habillées comme dans les films, King créole ou la fureur de vivre. Il y eu jusqu'à 13000 soldats, femmes et enfants. C'était un peu d'Amérique qui vivait à côté de nous. Je dis bien à côté, pas avec nous. Il y eu quelques mariages mixtes mais je ne sais pas ce qu'ils sont devenus quand De Gaulle pria tout le monde de débarrasser le plancher en 1967. Les bases furent entièrement saccagées par les G.I. avant leur départ. Si bien que l'on ne put rien récupérer du rêve américain.

Pendant la présence des forces yankee beaucoup de trafics en tout genre permettaient à des milieux interlopes de prospérer. Orléans était un centre logistique qui approvisionnait les bases en Allemagne, aussi beaucoup de marchandises « tombaient des camions » permettant aux habitants d'améliorer leur maigre ordinaire. Cigarettes, alcool, nourritures, armes, drogues...

Après guerre la ville d'Orléans était dans mon souvenir assez noire avec pas mal de ruines dues aux bombardements de haute altitude qui visaient la gare des Aubrais. Toutes les rues de la ville étaient pavées. La nationale 20 traversait la cité de part en part. Les voitures de parisiens bouchonnaient dans les rues étroites pour les départs en vacances. Les voir passer était notre principale distraction je restais des heures à la fenêtre avec ma sœur imaginant la vie de ces êtres étranges promis à de merveilleuses villégiatures.

Le centre ville étaient ceinturés par les boulevards qui étaient des jardins publics avant guerre. Comme de nombreux bâtiments administratifs avaient été bombardés on y installa à la libération de longues lignées de baraquements provisoires pour abriter les services municipaux et ministériels. Petit à petit apparurent aussi des bidonvilles pour loger tous ceux qui étaient en attente de logements, ce fut le cas sur le boulevard Rocheplate à côté de l'église Saint Paterne.

La boucherie de mon père était juste en face de l'église. Ma chambre était au deuxième étage à une cinquantaine de mètres à vol d'oiseaux des puissante cloches qui pour un mariage ou pour annoncer les messes se déchaînaient. La première volée carillonnait à sept heures trente du matin. Ce brouhaha énorme ne me réveillait plus, seule l'absence de bruit quand le système électrique du dispositif étaient en rade me faisait sursauter, je croyais avoir oublié l'heure du collège.

Le type qu'il m'a fallu tué, Philippe Gevel avait été à la tête du gang dit du Martroi l'un des plus prospères et des plus efficaces dans les trafics en tout genre piloté par quelques mafieux américains. Le rôle des français était capital car eux seuls connaissaient les canaux pour écouler la marchandises dans toutes la France. Après le départ des forces U.S. Gevel se trouva en difficulté, un mandat d'arrêt fut émis contre lui, il avait été balancé par ses comparses qui voulaient se refaire une virginité en participant aux affaires juteuses liées à la Reconstruction. L'homme trouva refuge dans le bidonville situé à moins de cent mètres de notre domicile. En peu de temps il devint le caïd du lieu en distribuant un peu d'argent et en menaçant ceux qui auraient été tentés de le dénoncer. Certains affirment qu'il n'hésita pas à tuer quelques gosses pour mettre les parents au pas. Il s'entoura de types peu recommandables mais incapables de survivre sans son aide. La police savait plus ou moins ce qui se tramait dans ces bas-fond mais elle n'avait pas l'envie de donner un coup de pied dans la fourmilière, elle préférait fixer les malfrats en un lieu connu aussi le dénommé Gével pouvait aller et venir à sa guise. Pour ma part je n'avais pas une âme de justicier, je me contentais d'ignorer les exactions qui se passaient dans le bidonville comme tous les habitants du quartier d'ailleurs.

Tout changea radicalement quand ma mère m'appris que des clients de la boucherie lui avait dit qu'elle avait vu ma sœur dans un bistrot mal famé de la rue de la gare avec le fameux Gevel. Il faut en parler à Caroline les clients se sont peut être trompés, je sais qu'elle est est d'un romantisme perverti et d'une crédulité rare mais quand même. Surtout ne dis rien à ton père, il pourrait être violent.

Des clientes t'ont vu avec ce bandit de Gevel, c'est un proxénète, un gangster et toi tu t'affiches avec ça. Ma mère attaqua très fort espérant que sa fille plaide l'innocence. Ce fut tout le contraire. Philippe est un bon ami, c'est un poète il écrit des vers magnifiques. C'est le Villon d'aujourd'hui. J'ai beaucoup de points communs avec lui. Il dit que le peuple est conduit à la misère par des puissants sans scrupule, il est comme moi il aime le peuple. Nous sommes restés abasourdis par ses déclarations, il fallut attendre au moins dix secondes avant que ma mère ne se fâche tout rouge en interdisant à sa fille de revoir ce type sinon elle partirait immédiatement en pension et son père irait à la police. Nous étions persuadés qu'elle avait compris le message et que l'incident était clos.

Il se passa environ un trimestre avant que ma sœur ne disparaisse, elle avait vidé la moitié de son armoire et remplit deux grandes valises. Bien entendu on pensa qu'elle avait rejoint le sinistre Gevel. La police pris très au sérieux la disparition d'une jeune femme encore mineure puisque la majorité était à cette époque à vingt et un an, aussi elle s'empressa de ne rien faire tout en affirmant à mes parents qu'elle se dépensait sans compter pour retrouver la fugueuse. Plus tard on apprit qu'elle avait fait la connaissance d'un jeune homme de bonne famille qui fréquentait le Collège Saint Euverte, tout deux s'étaient pris de passion pour la révolution cubaine et s'étaient réfugiés à Fleury-les-Aubrais, célèbre pour sa gare et pour son maire le communiste André Chène. N'ayant que de vagues connaissances de la géographie, ils pensaient pouvoir profiter de ces circonstances favorables pour se faire téléporter sur la grande île des caraïbes, ou quelque chose comme cela.

Pour l'heure j'avais toute raison de penser que la surveillance de Philippe Gevel finirait bien par me conduire à la malheureuse que je croyais séquestrée et qu'il avait sûrement prostituée. J'employai toutes mes journée à traquer la bête infâme. Je n'allais plus à l'école trop occupé à ma surveillance continuelle du bidonville. Mes parents étaient dévastés et pas en mesure de me dire quoique ce soit. Petit à petit je pouvais avoir une idée plus précise de l'emploi du temps de Gevel. En fait il passait presque toute sa journée dans les baraquements, il allait de l'un à l'autre, une ou deux fois par semaine ils rencontrait ses comparses dans un petit bistrot tout à côté. Les séances duraient plusieurs heures et ils ressortaient toujours chancelants. Gevel retournait à son taudis il était le seul à marcher droit. Je ne le voyais jamais avec des femmes encore moins avec ma sœur. Je continuais à penser malgré tout qu'il était responsable de sa disparition. J'étais plus que jamais déterminé à continuer ma traque.

Quand arrivèrent les fêtes de Jeanne d'Arc début mai, soit trois mois après la disparition de ma sœur, je savais tout de l'emploi du temps de Philippe Vegel je pouvais même anticiper ses déplacements. Les festivités de la Pucelle durent une ou deux semaines avec en point d'orgues les feux d'artifices et le grand défilé du 8 mai où la moitié de la population regarde l'autre moitié défiler revêtant les habits de ses origines ou de sa charge institutionnelle. C'était une période de folie où les chiens d'Orléans comme les appellent les gens d'alentour se transforment en une foule joyeuse et débonnaire.

C'est en revenant des bords de Loire où m'avaient entraîné quelques amis pour assister aux feux d'artifices que je vis assis sur le parapet du pont Royal le sinistre Vegel, contrairement à ses habitudes il semblait très ivre et s'appuyait sur les épaules d'une femme qui fumait une cigarette, indifférente à l'agitation ambiante. Comme un robot je me dirigeais vers lui et profitant de l'ombre que me fit un petit groupe qui passait à proximité, je pris les pieds du type et le basculais dans le vide. J'entendis le bruit mat d'un crâne qui éclate sur un rocher une vingtaine de mètres en dessous. Personne ne se rendit compte de rien, sauf la femme qui jeta un œil au pied de la pile du pont et me dit : « personne ne le regrettera », elle jeta son clope et disparut dans la foule.

J'avais commis une terrible erreur, comment faire pour retrouver ma sœur maintenant que son kidnappeur coulait des jours éclatés dans la Loire. Dans quel cloaque était-elle retenue ?

Comme par enchantement elle réapparu deux ou trois semaines après, elle me fit un court compte rendu de son aventure à Fleury-les-Aubrais où elle avait rencontré un algérien beau comme un dieu et épousait maintenant la cause du FLN, elle me chargea de transmettre son salut à nos parents et disparu.

Les journaux firent état de la mort de Philippe Gevel, sans doute un accident dû à l'excitation des fêtes de Jeanne d'Arc, à peine un entrefilet dans la Nouvelle République du Centre. Je ne regrettai en rien ma méprise, j'avais seulement utilisé la pesanteur, c'est elle qui était la vraie responsable.

Je n'eus ni cauchemars ni remords, j'oubliai rapidement cette bascule meurtrière.

 

Tout cela est arrivé il y a si longtemps, pas loin de trente ans voire un peu plus. Que suis-je devenu ? Je me pose la question, je crains de n'être rien devenu. J'ai fait comme presque tout le monde. Travail, vacances, amour et désamour. J'ai repris la boucherie de mon père, au pire moment, les autres commerces de la rue avait fait place à des banques et des agences immobilières. La boutique se trouvait isolée, les gens font leur courses ailleurs, plus haut faubourg Bannier ou carrément dans les grandes surfaces tout autour de la ville. A la grande époque quand le quartier fourmillait de monde la boucherie ne désemplissait pas, les quatre bouchers ne chômaient pas, le mercredi matin c'était l'abattoir, la camionnette au retour était chargée d'un bœuf, d'un cheval, et d'un veau qui avaient été abattus tôt le matin. Il fallait alors préparer tout cela pour en faire des rôtis, des beefsteaks, des côtes et entrecôtes, de la viande haché, du pot au feu, du bourguignon, du filet pour le restaurant Jeanne d'Arc et beaucoup d'autres choses. Au fil du temps il y a eu de moins en moins de monde à la fin il ne restait qu'un commis, l'humeur joviale de mon père se transforma en une bile amère, il s'en prenait à tout le monde, aux rares clients, à son aide, à ma mère qui tenait la caisse, ce qui accéléra un peu plus la chute de son affaire. Il prit sa retraite assez tôt retourna dans le Jura et me laissa les ruines de sa boucherie, il ne restait que la devise de la maison écrite sur un vieil écriteau en plastique : Vendre pour vendre n'est pas notre façon de travailler bien vous servir est notre métier. Je compris rapidement une chose, il ne fallait pas faire comme lui. Le seul atout de son commerce était sa situation en plein centre ville, ce que les agents immobiliers appellent l'hyper centre.

Heureusement je rencontrai à ce moment là Charlotte qui m'initiait aux danses modernes lors du bal de l'Institut chaque samedi soir haut lieu des nuits orléanaises. Elle était enjouée et dynamique. Elle me dit lors d'un madison qu'elle en pinçait pour moi et qu'on devrait se marier. Pourquoi pas répondis-je. On se maria quelques semaines après. Elle travaillait dans la plus grande étude notariale de la ville. Rapidement elle prit la mesure de ma situation financière. Elle me conseilla de louer le fonds de commerce à une coiffeuse et vit tout le parti qu'on pouvait tirer de la maison attenante qui était composée de neuf pièces sur deux étages, très mal disposées et pas mal dégradées autour de la cour de l'ancienne boucherie. Bureaux ou appartement ? Elle tranchât bureaux et appartement. Un architecte organisa les travaux et installa son atelier. Il en fit un magnifique espace, Charlotte et moi occupions un spacieux appartement au deuxième étage. Le financement fut un de ces mystères que seuls les officines de notariat maîtrisent. Les cloches de l'église Saint Paterne continuèrent à sonner à quelques dizaines de mètres de notre tête de lit. Je n'y prêtais pas attention. Charlotte ne s'y habituait pas. Ce fut la raison qu'elle invoqua quand elle partit après quelques années avec un notaire danseur de tango, dans les profondeurs du Périgord, loin de tout campanile.

Pendant tout ce temps ma sœur continuait à vivre sa vie d'exaltée à plein temps, un temps au Brésil où un autochtone lui avait fait un enfant, puis revenue en France elle avait connu un chilien révolutionnaire exilé qui lui avait fait un autre enfant. Elle ignorait que j'avais tué un homme pour la libérer d'une emprise imaginaire.

J'étais un peu désœuvré, mais pas trop. Les loyers payés par la coiffeuse et l'architecte suffisaient à m'assurer un revenu convenable. Je faisais beaucoup de vélos dans le val de Loire et en forêt d'Orléans. Le reste du temps je le passai au bar tabac près de la rue Chapon. Cartes, paris hippiques et Picon-bière. Un type étrange et sympa avait fait du rade son quartier général, il était journaliste à la Nouvelle République, un peu écrivain et grand amateur de Gris-Meunier un vin de la région qui procure une inspiration poétique infinie. Son prénom était Jean Bernard, c'est tout ce dont je me souviens. Il nous arrivait de parler jusqu'à la fermeture du tabac tard le soir, nous échafaudions des projets de grands voyages en Sibérie, en Patagonie. Mais nous n'avons jamais dépassé Jargeau célèbre pour ses andouillettes lors de nos périples en 4L Renault. Nous ne rations jamais une séance de ciné club salle Hardouineau près de la mairie, le confort était précaire une vingtaine de bancs tout au plus. Pour voir l'écran il fallait se mettre sur la pointe des fesses qui devenaient aussi rouge que le Désert de la même couleurou que le fond de l'air de Chris Markerégalement de la même teinte que notre postérieur. Il s'en suivait un débat mis à profit par les intellectuels du cru pour s'étriper sauvagement.On travaillait aussi sur le scénario d'un film qui se situait à mi-chemin entre la guerre est finie et Charly et ses deux nénettes. On s'occupait quoi, la vie était douce.

As tu lu mon dernier article sur le Rimbaud orléanais ?  Jean Bernard semblait heureux, on va en parler sur Fr3 ce soir continua-t-il, ils sont venus m'interviewer hier. J'ai été contacté par la fille de ce poète inconnu il y a quelques temps, elle écrit un livre sur son père et publie ses poèmes qui sont proprement hallucinants. Elle s'appelle Sabine Gevel son père était Philippe Gevel un bad boy très bad. Le type a été retrouvé mort dans la Loire dans les années soixante, crime, accident, suicide ? Elle enquête et me demande de l'aider. Je trouvais une excuse improbable et m'enfuis du bistrot.

L'internet m'apprit que la prescription pour crime était de vingt ans, normalement je ne risquais rien pénalement. Mais quelle désastreuse image auraient de moi mes contemporains, je n'avais pas tué une misérable frappe sans scrupule mais un génie de la littérature, un Villon un Jean Genet.

En fait je m’aperçus que je ne savais pas grand chose du type que j'avais tué, certes j'avais paniqué quand ma sœur avait été vu avec lui dans un bistrot et j'en avais fait le monstre absolu alors que ce n'était peut être qu'une petite frappe de bas étage. Il y avait peu de chance qu'on remonte jusqu'à moi puisque à l'époque les journaux parlaient d'un accident dû à la folie des fêtes de Jeanne d'Arc. La femme qui avait assisté au meurtre ne me connaissait pas et elle n'avait pas paru très chagrinée de la culbute de son copain. Je me faisais du mouron pour rien. Ce rebondissement était seulement désagréable et perturbant. Je pouvais être facilement informé du déroulement de l'enquête grâce au journaliste de la Nouvelle République que je côtoyais quasi quotidiennement. J'attendis une semaine pour remettre les pieds dans le tabac prénommé le Saint'Pat où j'avais mes habitudes, je ne voulais pas paraître trop fébrile, Jean Bernard ne devait pas noter le moindre changement dans mon comportement habituel. Il était au fond de la salle assis à la table qui lui était réservée en compagnie d'une femme à l'allure très vive, elle martelait ses mots en pointant son index sur un empilement de pages étalées sur le guéridon en formica. Je m'approchais du duo, Jean Bernard me présenta à Sabine Gevel. On tient un putain de scoop me dit-il fébrile, le père de Sabine a été assassiné on a retrouvé un témoin, une femme qui était à côté de lui quand un individu a surgi et a balancé Gevel dans la Loire du haut du pont Royal. Je restai pantois. C'est l'émission du Fr3 qui a décidé la femme a se faire connaître, je l'ai eue au téléphone il y a deux heures à peine. C'est un peu gros, tu ne trouves pas, pourquoi n'a-t-elle rien dit pendant plus de trente ans risquai-je. Elle pensait que Gevel était un sale type point barre. C'est quand elle a appris sur Fr3 par la bouche de votre serviteur, qu'il était l'un des plus grands poètes français qu'elle s'est décidé à m'appeler. On va tout savoir, l'assassin de mon père sera bientôt confondu, Sabine Gevel semble très déterminée pour découvrir le meurtrier de sa crapule de père. Je quitte les deux enquêteurs à la mie de pain et je descends la rue Bannier en direction de la place du Martroi où l'on suppliciait à tour de bras sorcières et coupe jarrets au temps jadis. La question était de savoir si j'avais suffisamment changé pour qu'on ne reconnaisse les traits du type de dix-huit ans dans ma physionomie actuelle. Je n'étais pas à l'abri d'un portrait robot que l'on fait vieillir de trente ans à l'aide d'un logiciel. La malchance était minime mais pas nulle. Je devais retrouver cette femme rapidement et tester ses capacités cognitives de reconnaissance.

Il me suffit de lire la Nouvelle République du lendemain pour avoir le nom de l'inconnue du pont Royal. Jean Bernard n'avait pas hésité à publier le nom et la photo de cette femme qui habitait à Saint Denis en Val à cinq kilomètre du centre d'Orléans. Je pris ma 4L Renault et allait repérer les lieux, les pages Blanches m'avaient donné très volontiers son adresse exacte assortie d'un plan fourni par Google Maps. J'arrêtai ma voiture à deux ou trois cents mètres de la destination comme j'avais vu faire dans les séries télé. La rue était déserte, la maison de ma cible était en retrait de la rue. Je pénétrai avec précaution dans le petit jardin agencé selon les critères de l'espace naturel vanté par les meilleurs magazines horticole, autrement dit un foutoir d'herbe folle. Je frappai à la porte plusieurs fois sans obtenir de réponse. Je fis le tour de la maison et aperçu une femme assise sur une margelle de puits lisant un livre, je m'approchai rapidement d'elle, Madame Rose, vous êtes bien Madame Rose. C'est pourquoi ? Elle me dévisagea, je lui rappelai quelqu'un. Je lui pris les cheville et la balançai dans le puits, un bruit mat désagréable m'appris que sa tête avait éclaté dans le fond de l'orifice. Je repartis étrangement calme et sans me presser.

La mort de la dénommée Rose fit un bruit d'enfer dans le Landernau. On retrouva rapidement son corps car j'avais omis de faire disparaître le livre qu'elle lisait, resté en évidence à côté de la margelle. La presse nationale prit le relais de la locale. Jean Bernard n'arrêtait pas d'être interrogé par ses confrères. Le tueur de Philippe Gevel avait voulu faire taire le témoin de son acte meurtrier. Je lui fis remarquer qu'il avait grandement favorisé la tâche de l'assassin en lui fournissant le nom de la femme, pourquoi avait-il fait ça. J'ai voulu jouer au jeu du loup et de la chèvre malheureusement le loup a été le plus rapide, je devais envoyer deux gars du journal pour surveiller la proie mais ils sont arrivés trop tard. Quel cynisme ! Ne puis je m'empêcher de lâcher dans un souffle de réprobation. La police enquête ils vont sûrement trouver quelque chose, vidéo surveillance, ADN et autres on n'est plus dans les années soixante, le type ne s'en sortira pas. Je sentis un fluide glacial me traverser le dos. Je contre-attaquais, Jean Bernard si j'étais toi je la jouerais profil bas, si la police apprend que tu es le grand responsable de la mort de la femme, ta carrière va en prendre un sacré coup dans les gencives, tu devras quitter la ville pour échapper à l’opprobre générale. Intervention un peu grandiloquente certes mais qui fit mouche. Si toi et tes deux sbires vous passez à autre chose, comme les lapins écrasés ou la critique télé des émissions de Nagui, vous avez une chance de vous en sortir. Sabine Gevel est-elle au courant du coup de la chèvre ? Je vis dans les yeux du journaleux que la réponse était oui. Alors là c'est plus embêtant, elle risque de cracher le morceau à tout moment. Je la sens pas cette particulière, c'est une arriviste si ça lui rapporte elle vous balancera. Cerise sur la tarte aux fraises, tu te rends comptes tu lui as enlevé toute possibilité de retrouver le justicier heu... non je veux dire l'assassin de son papa. J'avais réussi à semer le trouble dans la légendaire sérénité de Jean Bernard. Une question me vint à l'esprit devais-je mettre hors d'état de nuire cette Mélusine ? Ce serait sûrement un élément de prudence élémentaire. Rendre service à un ami est une chose admirable, l'amitié est sacrée. Restait l'enquête de police qui pouvait me mettre en cause, si un quidam m'avait vu à Saint Denis en Val.

Je tentais le tout pour le tout, je me rendis au commissariat central et demandais à voir les enquêteurs chargés de l'affaire car j'avais des informations à leur communiquer.

D'abord me dit le lieutenant Blanchou il n'y à pas d'affaire Gevel il y a prescription depuis longtemps et il n'y a pas d'affaire Rose non plus. L'enquête de voisinage dûment diligentée nous a appris que la femme qu'on a retrouvé au fond du puits était une alcoolique notoire, je viens d'avoir les résultats du labo elle avait plus d'alcool dans le sang que de sang dans son alcool, il émit un rire gras content de sa vanne. Encore une affaire de bouclée, je vous chasse pas mais on est débordé, au revoir Monsieur, merci d'être passé. Après ces bonnes nouvelles je ne savais plus finalement si je devais encore faire disparaître Sabine Gevel et l'envoyer dans le néant de l'histoire littéraire.

Ce ne serait pas forcément utile mais d'un autre côté j'avais pris goût à ses petites distractions. Le mieux était de rencontrer la Sabine pour savoir ce qu'elle avait dans le crane, j'étais devenu un expert pour ouvrir les cranes.

Je me rendis à la médiathèque où officiait la fille Gevel. Elle me reconnut et sans méfiance m'accorda un entretien dans son petit bureau qui était si étroit qu'elle devait ranger ses stylos dans le même sens si elle ne voulait pas râper les murs. Elle rayonnait ce qui était normal pour une spécialiste des étagères. Gallimard publie les œuvres complètes de mon père dans la collection blanche, je viens d'avoir confirmation. Parfait tout est au mieux dans le meilleur des mondes. Ben non ! Ca me motive encore plus pour retrouver l'assassin de mon père. Il est sûrement mort hasardais-je d'ailleurs la police considère l'affaire comme clause, j'ai rencontré pas plus tard qu' hier le lieutenant Blanchou qui m'a confirmé la prescription pour le meurtre de votre père si toutefois meurtre il y a. Pour l'accident de la femme qui se disait témoin du meurtre ils sont sûrs que c'est un drame de l'alcoolisme vu qu'elle picolait comme un hussard. Une alcoolique qui lisait Blanche ou l'oubli d'Aragon ça ne colle pas, ils ont retrouvé le livre à côté du puits me tacla-t-elle. Ah ! encore une nouvelle embrouille. Il est vrai que ce bouquin est particulièrement coton à lire, pour ma part je n'ai jamais dépassé la page dix et encore en version mal voyant. Qu'allez vous faire ? Retrouver l'assassin de mon père bien sûr et lui rendre la vie impossible... Sur ce, je quittai la médiathèque résolu et obligé à neutraliser autant de détermination. Je ne serais qu'une fois de plus l'instrument de la pesanteur.

Je laissais passer un peu de temps pour voir comment allait avancer son enquête espérant que la lassitude la gagne. Ce fut là mon erreur.

Bien entendu ma sœur avait appris par les journaux que l'on reparlait de Philippe Gevel. Je te l'avais bien dit me reprocha-t-elle cet homme n'était pas un voyou mais un grand poète, je te l'avais dit quand je l'ai rencontré. L'un n'empêche pas l'autre objectais-je mollement. Elle avait appris l'existence de la fille du roi du marché noir, elle la rencontra et lui fit un récit passionné et ridicule de leurs échanges littéraires dans les bouges de l'avenue de la gare quelques temps après la guerre, insistant lourdement sur la réprobation totale de ses parents et de sa fuite du cocon familial. Très exaltée elle me dit qu'elle allait participer à la chasse à l'homme avec Sabine et tordre les couilles à l'odieux poèticide. Une réunion de crise eux lieu au tabac le Saint'Pat avec Jean Bernard les deux femmes et votre serviteur. En dire le moins possible me semblait une bonne stratégie, écouter seulement. Après une heure de conciliabule torturé et alambiqué, je vis un éclair bizarre dans l’œil de ma sœur, mais au fait tu l'as connu toi Philippe, il me souvient que tu avais résolument adopté le point de vue des parents non ? C'est possible plaidais-je je ne m'en souviens pas, il y a si longtemps, j'étais absorbé par mes études à l'époque. On ne peut pas t'écarter de la liste des suspects conclue froidement l'autre femme, non on ne peut pas. C'est absurde s'indigna votre serviteur pourquoi aurai-je fait ça ? Tout simplement parce que tu croyais que j'étais parti avec Philippe ou qu'il m'avait enlevé. J'ai assez entendu de conneries, je me levai en jetai un billet sur la table, la tournée est pour moi, salut !

De mon côté la liste des emmerdeurs à faire disparaître s'allongeait encore, il me faudrait culbuter pas moins de trois corps dans le précipice des faits divers, si possible en une seule fois pour ne pas me faire accuser par les autres. Ma très petite entreprise prenait des airs de PME. Qu'auriez vous fait à ma place comment vous vous y seriez pris ? Le culbutage d'un parapet, d'une margelle de puits avait l'avantage de ne pas laisser de marque sur le corps et on était jamais sûr s'il s'agissait d'un suicide ou d'un accident. La difficulté résidait dans le fait de faire asseoir ces trois clampins, au bord d'un bord et de leur prendre les chevilles en même temps pour l'ultime basculement.

LE TUEUR IDENTIFIE, un titre qui sonnait clair et lugubre en deuxième page de la Nouvelle République du Centre. Jean Bernard avait ignoré tout conditionnel dans son article. Deux jours après notre dernière rencontre cet immonde scoop avait été publié par le journal régional désignant un honnête citoyen livré à la vindicte des chiens d'Orléans. Le journaliste faisait une description précise des événements qui s'étaient soldés par la mort de huit victimes toutes frappées par les méfaits de la pesanteur. Je relus plusieurs fois son charabia, il était bien écrit huit, le chiffre huit, celui qui arrive juste après le chiffre sept. Pour être franc et sincère qui sont mes qualités premières j'avais occulté avec le temps tous ces accidents. J'avais fait un déni de bassesse. N'importe quel psychiatre vous le confirmera on occulte facilement ce qu'on veut oublier. Je me souviens vaguement maintenant que j'avais du faire basculer dans le vide quelques témoins de la scène du malheureux accident survenu à Philippe Gevel qui restait à mes yeux un coupe jarret sans foi ni loi. J'avais cru que le groupe de trois qui passait n'avait servi qu'à me dissimuler pendant que j'empoignais les chevilles du poète maudit. Les malandrins avaient tout vu, ils me connaissaient on étaient au Lycée ensemble. Ils ont voulu me faire chanter mais voilà moi je chante faux. Poussé sous le tramway, s'éclatant sous un camion ne respectant pas les limitations de vitesses que sais-je encore. Deux autres individus sans vergogne qui doutaient stupidement du côté accidentel de mes intervention avait vu leur barque chavirée alors qu'il pêchait dans la Loire à côté d'une bouche d'égout. Tout cela me revient en mémoire. Je croyais que tout cela était dernière moi et bien je vais devoir traiter encore trois cibles. Un journaliste, une parente très proche et une justicière à la mie de pain. La vie est un éternel recommencement, l'éternel retour.

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On connaît la chanson

On connaît la chanson

 

« Je ne comprends pas pourquoi vous l'avez tuée » se demande le juge. Après deux jours de garde à vue chez d'obscurs flics de quartier, ce qui est un peu vexant, le magistrat à la moustache éparse me signifie mon inculpation. « Vous savez avec ce confinement on est tous un peu tourneboulés, pas vous ? » dis-je espérant dormir chez moi le soir même. Il se racle la gorge et demande à la force publique de me faire disparaître de son bureau.

Quand j'ai raconté mon histoire à maître Dupond-tutifrutti il a dodeliné de la tête comme font les garagistes quand ils ne trouvent pas la panne. Les avocats aiment bien les histoires simples afin de les compliquer à loisir. Après un long silence il dit à voix basse comme s'il me donnait le numéro de son coffre-fort : « Je vais confier l'affaire à une jeune collaboratrice de mon cabinet. Elle est parfaitement inexpérimentée, elle confond sa droite et sa gauche, elle a du mal à lasser ses lacets toute seule, je crois que c'est la personne de la situation. Je ne lui ferais qu'une recommandation, faites simple, simple, simplissime. On verra bien, le génie de ce stratagème est que le jury ne va pas juger l'accusé mais l'avocate, il faudrait être de bien étranges personnes pour ne pas acquitter cette malheureuse». L'avocat me fixa avec ses gros yeux :« ne m'en voulez pas mais j'ai à faire », tel le passe muraille il disparut du parloir.

Maître Isabelle Ferrat m'expliqua qu'elle n'avait jamais voulu être avocate et malgré tout ses efforts pour paraître idiote et écervelée elle n'avait pas réussi à se faire mettre à la porte du prestigieux cabinet de bavards. Elle devait ses tourments à son père avocat de père en fils depuis 1754 quand son lointain ancêtre avait intégré le Parlement de Paris et mené la vie dure à Louis le quinzième. Sur son lit de mort le géniteur d'Isabelle avait fait promettre à maître Dupond-Tutifrutti de ne jamais abandonner sa fille unique et veiller à ce qu'elle perpétue ad vitam la longue lignée d'enrobés des Ferrat de Montchardin.

Isa son truc s'était la chanson : « Pourtant que la montagne est belle, comment peut on ... » De mémoire de matons c'était la seule avocate à ce jour qui poussait la chansonnette à son client. « Vous avez une belle voix Isabelle, un peu le timbre de Catherine Ringer c'est pour cela que je me permets de vous conseiller un répertoire un peu plus punchy ». Elle me promit d'y penser et de préparer du Rita Mitsouko à notre prochaine audition. J'avais une chance inattendue d'entamer une carrière de directeur artistique à moins que je ne sois pendu haut et court avant.

Les gardiens avaient trouvé dans leur stock de dangereux criminels récidivistes, un guitariste connu qui avait été incarcéré suite à une série de fausses notes pas très musicales. Le musicien accepta d'accompagner mon avocate qui se lança dans l'exécution personnelle mais réussie de Marcia Baila.

Bien sûr toutes ces simagrées ne faisaient pas avancer mon affaire, mais avait-elle réellement besoin d'être avancée ?

 

A l'audience Isabelle Ferrat se surpassa, bégaiements, contresens, interventions calamiteuses, méconnaissance totale des assises et de ses codes. Avant la plaidoirie finale l'avocate me fit part de sa botte secrète, elle se proposait de chanter : « le condamné à mort, musique d'Hélène Martin, paroles de Jean Genet, qu'en pensez-vous, vous n'aurez qu'à m'accompagner en marquant le rythme de vos deux mains » J'étais septique je me demandais si c'était opportun. « laissez moi faire vous serez content» conclut-elle.

Ça a marché, elle fut acquittée avec la sidération du jury, enfin je fus acquitté, à la fin du procès personne ne savait qui j'étais et ce que je faisais dans le boxe des accusés.

Maître Dupond-Tutifrutti expliqua au journal de vingt heures qu'une fois de plus il avait vu juste et signait son millième acquittement. Il m'envoya la facture je dû m'en acquitter.

Par le plus grand des hasards le Président eut vent de l'affaire : «  J'ai besoin d'un type comme lui. Ce Dupond-Gelati connaît la chanson, s'il n'a pas l'air au moins il a les paroles, or les paroles s'envolent plus vite que les feuilles mortes qu'on pousse à la souffleuse mécanique ».

Le Président le nomma ministre des cachets et garde des sots.

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